Mercredi 26 octobre 3 26 /10 /Oct 20:10

Texte de Marcel Le Boïté

 

Un jour d’octobre 2009, une femme, âgée de 86 ans, s’est présentée à la mairie de Brest : son nom, Jacqueline Stallone, elle se dit être la mère de Sylvester Stallone, le célèbre acteur américain. Elle désire retrouver ses racines généalogiques, notamment la trace de sa mère et de son grand-père qui devait être un édile de la ville de Brest, souligne-t-elle..

 

Ce dernier renseignement n’est pas exact. Toutefois, après recherche dans les registres de l’état-civil, il s’avère que la mère de Jacqueline, Jeanne Clérec, est bien née à Brest le 30 juillet 1901. Le père de celle-ci n’était pas maire mais commis de mairie.

 

Je cite ici un article du Télégramme du 11 octobre 2009 :

« La mère de Sylvester Stallone, lors de sa visite à Brest, mercredi, a un peu éclipsé l’auréole du fiston tant elle est excentrique, pour ne pas dire bizarroïde, à l’image des activités de voyance dont elle a fait carrière. Si on a bien compris, elle est l’une des grandes spécialistes mondiales de la croupologie dont la particularité consiste à lire l’avenir dans les lignes des fesses, à partir d’une photo bien sûr. En somme, Mme Stallone a inventé ’’fesse-book’’. »

 

En dehors de cette particularité, il n’en fallait pas plus pour que tous les généalogistes de Brest, du Finistère, de Bretagne ou d’ailleurs, se précipitent sur leurs branches d’arbre (généalogique) afin de dénicher laquelle de ces branches pouvaient les relier à « Sly ».

 

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J’ai donc fait la même chose ; Je me suis ‘branché’ sur le site "roglo.eu" qui m’a donné les renseignements recherchés.

http://roglo.eu/roglo?m=A;p=sylvester;n=stallone

 

En voici quelques éléments.

Ascendants de Sylvester Stallone (Sly)

  • Génération 1
  •    1 – Sylvester Stallone 1946-
  • 
  • Génération 2
    • 2 – Franck Stallone 1919
    • 3 – Jacqueline Labofish 1921
  • Génération 3
    • 6 – John Labofish 1896
    • 7 – Jeanne Clérec 1901-1974
  • Génération 4
    • 12 – Charles Labofisz 1861
    • 13 – Rosa Rabinovich
    • 14 – Vicor Clérec 1877-1918
    • 15 – Marie Pauline Rodrigue 1878
  • Génération 5
    • 28 – Victor Clérec 1850-1922
    • 29 – Marie Perrine Calonnec 1850-1920
    • 30 – Jean Edouard Jacques Rodrigue 1853
    • 31 – Jeanne Marie Cavallan 1852
  • Génération 6
    • 56 – François Clérec ca 1807-1869
    • 57 – Anne Jestin ca 1808-1863
    • 58 – François Marie Calonec
    • 59 – Marie François Coniq
    • 62 – Hugues Cavallan 1813
    • 63 – Perrine Nicol 1812
  • Génération  7 
    • 112    Nn N
    • 113    Anne Clérec
    • 114    Nicolas Jestin       
    • 115    Anne Lizac
    • ………..

On s’aperçoit que :

Victor Clérec (1850-1922) a pour parents :

– François Clérec (ca 1807-1869)

– Anne Jestin (1808-1863)

 

Or, si l’on remonte dans l’ascendance d’Anne Jestin, on trouve un couple ancêtre commun à Sylvester Stallone et à mon épouse Renée Durand dont la mère s’appelait d’ailleurs Jeanne Jestin.

 

J’ai découvert également que dans mon ascendance du côté de ma mère, j’avais aussi le même couple d’origine, et ce couple est :

 

Robert Le Reun (1580 Locmaria-Plouzané – après 1643, Locmaria-Plouzané),

et son épouse :

Isabelle Le Bras (née avant 1582, Locmaria-Plouzané – Date de décès inconnue)

Ce couple s’est marié vers 1597 à Locmaria-Plouzané.

 

Résultat : mon épouse et moi-même avons le même cousinage avec « Sly » (Sylvester Stallone).

 

On peut aussi conclure que beaucoup de personnes qui ont des racines généalogiques dans le Léon-Ouest, font également partie du même cousinage.

 

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Ce qu’il y a d’étonnant dans la généalogie de Sylvester Stallone – dans d’autres branches que celle évoquée ci-dessus bien sûr -  c’est que l’on trouve les plus grandes familles de Bretagne et de France, à tel point qu’à la 23ème génération, on remarque Philippe III Le Bon d’Évreux, roi de Navarre, et son épouse Jeanne de France (Capétiens). Celle-ci est la fille de Louis X Le Hutin, roi de France (1289-1316), et de Marguerite de Bourgogne. De là on remonte toute la saga des Capétiens depuis Hugues Capet, Roi des Francs (939/941-996).

 

 

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Dimanche 23 octobre 7 23 /10 /Oct 19:10

QUI A REÇU LA REDDITION DE KERINGAR ?

 

Dans « Objectif Keringar » de Jacques André et François Conq (édition Le Télégramme), « le lieutenant américain Edlin accompagné de quatre de ses Rangers serait, d’un coup d’audace, arrivé au contacts des Allemands (de la batterie). Face à l’officier qui commandait le poste, il aurait dégoupillé une grenade en lançant : « La reddition ou la mort ! »

Le récit se poursuit ainsi : « En réalité les hommes du groupe ‘Zéphirin’ du lieutenant Barach se trouvèrent dans les lignes allemandes, et les Allemands surpris de la soudaineté de l’irruption de la Résistance dans leurs lignes, se rendirent après un court instant d’hésitation. »

Les auteurs ont recueilli le témoignage, dans ce sens, de Pierre Loaec de la compagnie « Guissény-Plouescat »

 

 « BREST AU COMBAT »

 

« De Brest intra-muros, il ne restait rigoureusement rien lorsque les Américains y firent leur entrée.... « Quelques squelettes de façades marquaient çà et là comme des jalons l'alignement des rues effacées. Un chaos dantesque de pierres noircies vallonnait à perte de vue jusqu'au pied du vieux château fort qui profilait seul sur le ciel sa silhouette majestueuse [1]...»

« C'est dans une atmosphère de fin du monde que les quelques milliers de Brestois qui n'avaient pas voulu ou pu évacuer assistèrent à l'agonie de leur ville. Aux ravages provoqués par l'aviation, aux incroyables destructions effectuées avec un véritable génie par les équipes de démolition de l'amiral Kälher ou par les pionniers de Ramcke, aux incendies volontairement allumés dans la ville, s'ajouta l'effroyable sinistre de l'abri Sadi-Carnot où, dans la nuit du 8 au 9 septembre, un stock de munitions fit explosion, « transformant en quelques secondes le long tunnel en un gigantesque canon. À part la cinquantaine de rescapés éjectés en haut des marches comme la bourre d'une cartouche à blanc, tous les occupants de l'abri, dont 393 Français, ont été, d'un seul coup, carbonisés [2]...» Et, avec eux, 5 à 600 Allemands.

« Demeuré à son poste malgré la méfiance des Allemands qui le considéraient un peu comme un otage, l'amiral Négadelle, commandant les services de la marine française laissés en place depuis l'armistice, avait été tué par le bombardement du 25 août. Le maire, M. Eusen, plusieurs médecins, des infirmiers, des prêtres... tous ceux que le devoir avait maintenus là, trouvèrent la mort au fond de l'abri Sadi-Carnot. D'autres avaient été victimes de la sauvagerie de certains ennemis déchaînés : 27 prisonniers extraits de la prison du Bouguen le 9 août pour être fusillés dans les douves, 38 réfugiés, assassinés le 7 à Gouesnou au moment de l'approche américaine, ou encore à Creac’h-Burguy à Guipavas. Et tous ceux qui furent ensevelis sous les décombres de leurs maisons. Dans sa chair comme dans ses pierres, le martyre de Brest fut total.

« Le 13 septembre, après d'âpres combats où s'étaient distingués les F.F.I. marins du Commissaire de la marine Deshaies, les patrouilles de la 2ème  D.I. atteignaient à l'est le faubourg du "Petit Paris" [3]. À l'ouest, la 29ème avait atteint la lisière de Saint-Pierre-Quilbignon et se battait pour le fort du Portzic mais se trouvait encore contenu par les puissants ouvrages qui défendent les abords de la base sous-marine. Middleton envoya un parlementaire au général Ramcke qui refusa l'ultimatum.

« Mon Führer, télégraphiait-il à 14 heures, je vous rends compte qu'à 12 heures le 13, une nouvelle demande de reddition du commandant du 8ème corps américain, Major Général Troy H. Middleton, a été écartée.

« Le combat est à son apogée. La grande supériorité matérielle de l'ennemi a causé la destruction ou la mise hors de service des fortifications de la plupart des armes de la marine et notamment de tous ses canons. Les restes de la garnison se battent dans les ruines de la cité jusqu'au bout, fidèles à leur serment. Jusqu'à présent la forteresse Crozon n'a pas subi d'assauts terrestres sévères. Heil mein Führer.

                                                                                                     gez. Ramcke »

« Le 14, l'hôpital maritime était en flammes et l'on se battait à la base sous-marine. Ramcke qui avait considéré avec un certain mépris les combattants de la Kriegsmarine à son arrivée à Brest (comme de juste les fourriers et les mécanos d'un arsenal n'ont pas à priori l'entraînement d'un parachutiste) dut reconnaître que ces marins savaient tout de même se battre. Nombre d'entre eux se firent tuer devant la base sous-marine, puis jusque devant le P.C. de l'amiral Kälher. Le 17, au fort du Porzic, les équipages de la 40ème flottille de dragueurs, débarqués après la perte ou le sabordage de leurs navires, repoussaient encore toutes les attaques sous les ordres de l'Obertleutnant Z. See Busch. Toutes leurs armes lourdes étaient hors de service. De l'autre côté de la ville, la gare résistait encore malgré des assauts inouïs.

« Le 18, vers 18 heures, l'amiral Kälher fit brûler ses codes avant d'abandonner son P.C. À 20 h 32, la station de T.S.F. expédia le dernier message :

« La 2ème division de chasseurs parachutistes et le commandant de la forteresse ayant tiré leur dernière cartouche, estiment avoir accompli leur mission, fidèles jusqu'au bout à leur serment. Vive notre Führer, notre nation et notre pays.»

« À 20 h 38, la station sautait.

« Dans la partie est de Brest, isolée de Recouvrance et Laninon par la Penfeld, le colonel Erich Pietzonka, commandant le 7ème Fallschirmjager Regiment, se rendit ce même jour à midi à la 2ème D.I. américaine sur la place du Président Wilson. Pour la partie ouest, ce fut le colonel von der Mosel qui traita avec la 29ème D.I.

« Ramcke avait disparu. Il avait traversé la rade le 17 dans l'espoir de pouvoir tenir quelques jours de plus sur la côte sud avec les défenseurs de la presqu'île de Crozon. »

 

QUELQUES PROCÉDÉS UTILISÉS PAR LES ALLIÉS

 

Au cours des bombardements d’une part, et des opérations de Libération de la France d’autre part, deux procédés, parmi d’autres, ont été utilisés par les alliés.

Le premier consistait à déverser des petites bandes de papier d’alu que l’on retrouvait en quantité importante après un bombardement ; le but, on le devine, était de brouiller les images radar de la lutte anti-aérienne des allemands. Dans quelle mesure ce procédé a-t-il été efficace ? Je n’en sais rien.

Le deuxième qui concernait plus particulièrement la libération, consistait à larguer des  prospectus incitant les soldats allemands à se rendre, en leur promettant un traitement de prisonnier de guerre selon la Convention de Genève.

J’ai conservé la photocopie d’un des ces prospectus, malheureusement le recto qui était écrit en noir sur fond rouge, n’est pas très lisible car à l’époque ou la photocopie a été réalisée, la qualité de la reproduction était bien inférieure à ce que l’on réalise de nos jours.

Dans le texte écrit au verso, il est fait référence à la Convention de Genève en date du 27 juillet 1929, chapitre 2, article 11. D’autre part, il ne semble être fait mention que de la constitution de prisonniers auprès des troupes américaines et anglaises. D’ailleurs la page du recto, intitulée SAVE CONDUCT est frappée de deux armoiries, celles des États-Unis et celles du Royaume-Uni. Je ne peux pas tout traduire, car je ne connais que des rudiments d’allemand, mais j’ai quand même remarqué qu’il est question d’internement dans des camps de prisonniers de guerre (Kriegsgefangene) soit aux États-Unis, soit au Canada, avec une rémunération de 80 cents par jour, ainsi que des conditions d’emprisonnement tout à fait confortables (cigarettes, sport, jeux, concerts, théâtre, radios, etc.) ; il dot être aussi question de ‘la bouffe’. Toutes choses dont nous n’avions pas encore idée à l’époque, même après la libération.

Je suppose qu’un tel document devait constituer une bombe à retardement s’il était trouvé dans la poche d’un soldat allemand. La hiérarchie ne pouvant laisser faire sans réagir immédiatement, surtout si le soldat en question était sous les ordres du général Ramcke.

Alors quel a été le résultat effectif de ce lâchage de « sauf conduits » ?

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LA VISITE DES BLOCKHAUS

 

Déjà, avant de me rendre à Brest, j'avais eu l'occasion de visiter des installations militaires allemandes. Les jours suivants, je devais, avec certains copains mais aussi avec mes frères Milo et François, reprendre mes excursions. C'est ainsi que nous avons visité, la pointe des Renards, les Blancs-Sablons, mais surtout Kéringar et Croas-ar-Veyer. À Kéringar, situé à l'est de Lochrist, nous l’avons vu, avait été construite une formidable batterie que les Allemands avaient appelée Graf Von Spee. Là donc se trouvaient des canons de 280 qui avaient été la bête noire des Américains et des F.F.I., ainsi que du HMS Warspite qui avait voulu les réduire au silence. Le poste de commandement lui-même ne se trouvait pas là, mais à quelques deux kilomètres au sud, au lieu-dit Trémeur, sur la commune de Plougonvelin. Ce poste, je ne l'ai pas visité, mais celui de Kéringar, je l'ai arpenté de long en large. Après les bombardements massifs que le camp avait subis, tout était chamboulé. On y trouvait de tout, depuis le matériel militaire jusqu'à des aliments en conserve. On s'est amusé bêtement, je le reconnais aujourd'hui, et même seulement quelques semaines après. Les gargousses des canons étaient composées de baguettes de poudre solide, percées d'un trou comme un énorme macaroni, d'une longueur d'un mètre environ. On s'amusait à mettre le feu à une extrémité et à les lancer en l'air. Cela faisait comme une fusée, mais il aurait suffi que l'une d'elles tombât sur le dépôt, heureusement abrité, et je ne serais plus là pour en parler. Une fois, pénétrant à Croas-ar-Veyer, dans un petit local sans lumière, Milo et moi nous sommes aperçus qu'il s'agissait du P.C. radio, mais j'ai distingué aussi, sous la table de l'opérateur, une grosse galette ressemblant étrangement à une mine anti-char. Nous avons fait vite demi-tour. Nous avons bifurqué vers un autre endroit. Nous trouvions, en énorme quantité, des balles de toutes sortes et de tous calibres ; des poignards allemands, des casques, des masques à gaz. Nous y avons même trouvé un insigne nazi numéroté que son porteur avait eu soin d’abandonner avant, sans doute, de lever les bras pour se constituer prisonnier. Les conserves, parlons-en ! Le contenu n'était pas très fameux, malgré les restrictions que nous subissions, encore qu'elles avaient été allégées quelque peu depuis la libération. Ces conserves contenaient surtout du pain noir séché. Il y avait aussi des boîtes de pommes de terre en salade « Kartofeln salade ». Les bonnes conserves avaient été soustraites par les autorités.

Dans l'avant port, les Allemands avaient coulé un bateau. Mon père s'était aperçu qu'il devait contenir des denrées, mais il ne savait pas lesquelles. Avec son petit bateau, par marée basse, il s'en est approché et a distingué qu'il y avait sur le fond des morceaux de savon. À l'aide d'une fouine, il a nonchalamment commencé une pêche qui allait s'avérer fructueuse. Sa 'pêche' a ensuite été réquisitionnée par les autorités au profit de la « collectivité ». Quelle est la collectivité qui a profité du savon sorti de l'eau par mon père ?

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Deux canons de Keringar

(Sur la photo du bas, on voit Georges Lombard, ancien maire de Brest, parlementaire, etc)

Photos des archives municipales de la ville de Brest

 

LE BACCALAURÉAT

 

J'ai raconté comment nous n'avions pas pu passer les épreuves de la première partie du bac, le 7 juin 1944, à Saint-Pol-de-Léon. Malgré les bouleversements de la guerre, et toutes les destructions qui entraînèrent des mouvements de population, les autorités universitaires, organisèrent rapidement de nouvelles épreuves qui eurent lieu, pour mon cas, le 14 octobre 1944, dans les halles de Morlaix. Mais celles-ci n'étaient pas indemnes de la guerre, et, comble de malchance, il pleuvait ce jour-là. Alors, pendant les épreuves nous avons dû procéder à un ballet très original de tables, afin de ne pas transformer nos copies en feuilles larmoyantes ; passe encore pour les candidats qui ne trouvaient pas de solution à leur problème de maths ou qui hésitaient entre drame cornélien et intrigue racinienne.

Pour arriver à Morlaix, il m'avait fallu parcourir une petite étape du tour de France : voici comment ! Durant la guerre, ma tante Anna et ma cousine Denise avaient trouvé refuge dans la commune de Belle-Isle-en-Terre (Côtes-du-Nord). J'avais correspondu avec elles, après la libération, afin de se donner mutuellement de nos nouvelles. Elles m'invitèrent donc à passer à Belle-Île, si je le pouvais. C'est donc ce que je fis. Je suis parti du Conquet le matin du 12 octobre. Et j'ai parcouru à bicyclette, (et ce n'était pas un vélo de course !), la distance séparant Le Conquet de Belle-Île, en passant par Saint-Renan, Gouesnou, pour rejoindre l'ancienne nationale 12 à Guipavas-, soit 130 kilomètres environ. Cette nationale était dans un état lamentable : la guerre était passée par là. Il y avait plus de nids de poules que de pistes valables. De plus, les véhicules américains filaient là-dessus à toute vitesse. Que de fois, ai-je failli être renversé ? Enfin, je suis arrivé à Belle-Île, dans l'après-midi. Visite du pays puis un repas quasi pantagruélique, car à Belle-Île, il n'y avait guère de restriction sur la nourriture. D'ailleurs, le lendemain, en repartant vers Morlaix, on a chargé mon panier de tout un tas de victuailles : saucisson, lard, jambon, et... une paire de sabots de bois. Le soir, à Morlaix, je me suis arrêté dans un petit hôtel que m'avait recommandé ma tante Sœur. Le lendemain, je passais le Bac. Mon retour à la maison, le jour d'après, ne fut pas fatigant, car mon chargement, malgré son poids, ne me pesait pas du tout.

 

LA CLASSE DE ' MATH-ÉLEM '

 

À partir de ce moment, j'ai attendu la lettre qui m'informerait de la reprise de l'école, en 'Math-Élem' cette fois, mais rien n'arrivait. C'était à se demander ce qui se passait. Enfin, nous avons eu des nouvelles de la date de rentrée, début décembre 1944, et de la cause du retard : la poche de Lorient, toujours tenue par les Allemands, nécessitait des troupes ex-FFI-FTP, tout autour ; et Scaër, n'était pas loin. Il y avait donc eu réquisition de l'école Saint-Alain, dans les locaux de laquelle le Collège St-Louis était installé depuis 1941. Le Supérieur avait fait des mains et des pieds pour récupérer les locaux, ce qui eut lieu fin novembre. Nous voici donc de nouveau à Scaër pour la dernière année. Mais, une mauvaise nouvelle nous attendait : afin de rattraper le temps perdu, il n'y aurait pas de vacances de Noël pour nous. Et c'est ainsi qu'a débuté notre année scolaire 44-45. À Noël, nous avons eu droit à un repas amélioré, mais pas de messe de minuit ; pourtant, dans biens des paroisses, malgré les restrictions qui n'avaient pas beaucoup été levées, il y eut messes de minuit, pour la première fois depuis le début de la guerre.

À la rentrée de 1941, il y avait dans notre classe un élève de nationalité américaine, peut-être un an plus âgé que nous. Ses résultats scolaires n’étaient pas très brillants, même en anglais, car il ne comprenait pas toujours ce qu’on lui demandait en français. C’était un chic type. Au moment de la déclaration de guerre des États-Unis à l’Allemagne en décembre 1941, il a disparu rapidement afin de ne pas être interné en même temps que sa famille. Je ne me souviens plus quel a été son parcours ensuite. Mais nous avons eu la joie de le revoir au printemps 1945 : il était habillé en G.I. Il était devenu notre ‘libérateur’.

Chaque fois que nous avions cours d'Anglais, notre prof (amputé d’un bras depuis 1940), M. Normand, demandait qu’on apporte dans la classe son poste de T.S.F. Il nous faisait écouter les nouvelles retransmises par la radio américaine qui émettait en France, à l'intention des troupes qui y stationnaient ou qui étaient sur le front, à l'est ou en Allemagne. Ces nouvelles étaient données à la vitesse de l'écriture manuelle, si bien que parfois le travail consistait à écrire le bulletin sous la dictée. Puis le même bulletin était, de la même manière, lu en allemand. Je me souviens encore des génériques : "This is the american Broadcasting in Europe" ; "Das ist die amerikanisch RundfunkSender in Europa". Par ce moyen, nous étions informés, car bien entendu, en principe, aucun journal n'était autorisé à l'école. J’ajoute que notre prononciation de l’anglais à la sauce américaine n’avait pas toujours l’aval de notre prof d’anglais. Quelques inconscients avaient envoyé de chez eux, tout un tas d’objets récupérés. C’est ainsi qu’un jour, un camarade a allumé une grenade fumigène dans le réfectoire. Il nous a fallu évacuer les lieux et attendre que tout le nuage soit dissipé pour reprendre possession de la salle.

Puis le mois de mai est arrivé, mais avec une drôle de surprise à laquelle on ne s’attendait pas du tout : dans la nuit du 30 avril au 1er mai, il est tombé de la neige, et avec elle la température. Cela ne s'était pas vu à cette date depuis des décennies. Les nouvelles sont allées très vite : la capitulation de l'Allemagne, la mort de Hitler, la signature de l'armistice du 8 mai. Nous cachions d'autant moins notre satisfaction et notre exaltation que plusieurs de notre classe étaient partis prendre le train pour rentrer chez eux. Il y eut des sanctions, mais amnistiées aussitôt. Le bac est arrivé au mois de juin. Cette fois, cela se passait également à Morlaix, mais dans les locaux d'un lycée. Et il y a eu des épreuves orales. J'étais reçu avec mention. Au retour des épreuves orales, c'était le soir du 23 juin, le dernier car était parti de Brest depuis quelques heures. Ne sachant pas où aller dormir, je me suis mis en route à pied vers Le Conquet. La nuit était très belle (« le ciel brillait d’étoiles … » etc.) ; j'avais en poche une grande boîte (métallique) de cigarettes américaines (eh oui ! c’était avec le chocolat un héritage des « Libérateurs »). Alors, de temps en temps, j'en allumais une aux braises des feux de la Saint-Jean qui avaient été autorisés, pour la première fois depuis le commencement de la guerre, et rituellement organisés dans les villages et aux carrefours habituels. Je suis arrivé au Conquet, le 24 juin, vers trois heures du matin. Personne ne m'ayant entendu arriver, tout le monde fut étonné de me trouver dans ma chambre au réveil.

 

Au cours des vacances qui suivirent nous avons appris avec joie la fin de la seconde guerre mondiale par la capitulation du Japon en août 1945.

 

Et puis à la nouvelle rentrée je suis parti à Paris afin de poursuivre mes études, car aucune voie dans mon domaine n’était ouverte à Brest et si peu à Rennes.

 

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(Fin du récit de guerre écrit par Marcel Le Boïté)



[1] Albert Vuilliez, Brest au combat.

[2] Albert Vuilliez, op. cit.

[3] Actuelle place de Strasbourg.

Par Marcel Le Boïté
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Lundi 19 septembre 1 19 /09 /Sep 16:06

Texte de Marcel Le Boïté

 

On a l’habitude de parler de la période 1940-1942 en précisant qu’il y avait deux zones : la zone libre (zone ‘nono’ = zone non occupée) et la zone occupée. Il y en avait plusieurs autres. D’abord, on oublie de dire que l’Alsace et une partie de la Lorraine redevenaient Allemandes comme de 1871 à 1918. Des départements du Sud-est étaient occupés par les Italiens. D’autre part, il y avait des zones plus particulières où ne pouvaient en principe circuler que les personnes munies d’un ausweiss (laisser-passer) ; il en était ainsi d’abord du Nord de la France rattachée à l’autorité allemande de Belgique, ensuite de la zone côtière entre le Nord et les Pyrénées-Atlantiques. Bien entendu nous étions concernés par cette dernière mesure, et je serai, moi aussi, en possession d’un ausweiss à partir du moment où je sortirai de la zone côtière pour aller à Scaër et pour en revenir.

Depuis le 22 juin, les Allemand ont envahi l’URSS, et ce malgré le pacte de non-agression signé en août 1939. Voici donc les Communistes ‘affranchis’ de leur obéissance à l’URSS.

Puis le 7 décembre 1941, ce fut l’attaque de Pearl Harbour par les Japonais, et l’entrée en guerre des États-Unis, mais pour nous c’était encore loin tout ça, à des années-lumière.

Le 10 décembre, sur les 36 patriotes du patronage de St-Martin, 11 ont été fusillés au Mont-Valérien (d’où, à Brest,  la rue des onze Martyrs, située près de la place de la liberté). La Messe de Requiem, à l’église St-Martin, fut l’occasion d’une grande manifestation : une centaine de personnes sont arrêtées et le 30 décembre, le maire de Brest, M. Le Gorgeu , ainsi que son adjoint, M. Lullien sont révoqués.

 

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D’après un chroniqueur : « Brest est alors la ville la plus bombardée de France. » (Le Journal de BREST, septembre 1984)

On peut se demander ce que j’ai pu penser du problème juif sous le gouvernement de Vichy. Eh bien, je n’en pensais rien, car il y avait si peu de juifs à Brest et pas du tout au Conquet, que nous ne sûmes jamais rien du calvaire subi par eux. Je ne me souviens même pas que les bulletins de la B.B.C. nous aient donné quelques informations à ce sujet. Notre surprise a été grande lorsqu’à la Libération cette ‘épouvantable tragédie’ nous a été dévoilée.

Au mois de septembre 1941, mes parents reçurent une lettre de la direction du collège expliquant que l'étblissement était installé à Scaër afin de procurer aux élèves une scolarité plus calme qu’à Brest. Le 30 septembre, me voici donc en route pour une nouvelle vie ; celle de pensionnaire dans une région que je connaissais pas du tout. Ce jour-là, le 30, il faisait une température caniculaire et je nous vois encore aller, en train, de Brest à Quimper, de là à Rosporden, faire un arrêt sous un soleil de plomb près du lac de cette commune, puis enfin arriver à Scaër après avoir emprunté un petit train patate sur le dernier trajet. L’encasernement fut épique, avec une pagaille monstre. Nos dortoirs, étaient pour la plupart installés dans des salles de danses ‘en ville’, c’est-à-dire que, tous les soirs et tous les matins, nous traversions le bourg de Scaër. Au début cela se faisait en un relatif silence, car nous portions encore des souliers ( ! ) ou sandales ; mais dès que survinrent les premiers froids, nous portions des sabots de bois qui, malgré le caoutchouc dont étaient pourvues les semelles, faisaient un vacarme assourdissant qui devait réveiller les Scaërois habitant le long des rues de notre parcours.

Le moins que l’on puisse dire c’est que mon séjour à Scaër ne fut pas des plus agréables. L’hiver approchait à grand pas, et les distractions brillaient par leur absence. Le sport était la seule activité possible mais il n’y avait pas de salle, il ne s’agissait donc que de sports de plein air. Les jeudis et dimanches après-midi, nous nous promenions dans la campagne environnante. Au bout de quelques mois, le dimanche soir, nous avons eu droit à une séance de cinéma ; je me souviens de quelques films muets qui nous furent projetés et notamment de « Roger la Honte », une véritable saga en six ou sept épisodes (sinon plus), comme on concevait le cinéma avant le parlant.

Je ne revins à la maison qu’à Noël, un Noël plus triste encore que celui de 1940. J’avais demandé et obtenu que Jean, un ami de Brest vienne passer quelques jours au Conquet, chez nous, pour qu’il ne subisse pas les nuits d’alertes, voire de bombardements. Et pourtant, le 30 décembre, des obus de DCA sont tombés : un à Ker-an-Aod ; deux ou trois au Croaë ; un route de Brest.

 

  1942

 

Le 11 février 1942, les cuirassés allemands s’échappent de Brest, à la barbe des Anglais, et regagnent leur pays. Brest va connaître quelques mois d’une relative accalmie, car d’autres objectifs étaient en cours d’aménagement : la base des sous-marins.

Pour moi, en janvier 1942, ce fut le retour vers Scaër pour un autre long trimestre. Au printemps, une note nous informait qu’une colonie de vacances serait organisée dans les locaux du collège pendant deux mois d’été, et que les internes (il y avait quelques externes) étaient expressément invités à y participer (par deux équipes effectuant la moitié chacune). Le but de la manœuvre était de ne pas laisser les locaux trop longtemps inoccupés, dans la crainte d’une réquisition par l’armée allemande. J’y suis allé à cette colonie de vacances : heureusement nous avions les coudées plus franches, et notamment, nous pouvions aller nous baigner dans l’Isole, la rivière qui coule en bas de Scaër et sépare, à cet endroit, le Finistère du Morbihan. Pendant cette colonie, le 19 août 1942, nous avons appris qu’une expédition avait été tentée par des troupes canadiennes pour débarquer à Dieppe, afin de « tester la résistance allemande ». Ce test ne fut pas concluant car l’expédition échoua lamentablement, avec de nombreux tués ou prisonniers.

En septembre, j’entre en classe de seconde. À peine suis-je rentré que j’apprends, fin octobre, le départ de mon frère Milo pour l’Allemagne, au service du travail obligatoire (S.T.O.). Milo était rentré de Tunisie en 1941, après avoir accompli son temps d’engagement dans la Marine Nationale ; il avait alors trouvé du travail dans un atelier des chantiers Dubigeon, au port de commerce de Brest. Et c’est de là qu’il fut ‘invité’ à prendre le train pour se diriger vers Stettin, port allemand mais devenu polonais après la guerre. Quelle inquiétude pour toute la famille.

Nous avons attendu longuement sa première lettre. Ce fut celle écrite pendant le long trajet à travers une grande partie de l’Europe. Quelques semaines après, il nous donnait son adresse à Stettin, si bien que nous avons pu correspondre presque régulièrement. Je revois encore les enveloppes affranchies par des timbres à l’effigie de Hitler : contraste entre le fauteur de guerre et le lien que ces lettres permettaient.

En France, en novembre 1942, les événements se précipitent. À la suite du débarquement américain au Maroc le 8, l’Allemagne prend la décision d’occuper, le 11, la partie de la France appelée « zone libre ». C’est une course contre la montre qui s’engage. Après diverses tergiversations, les autorités navales françaises (de Vichy) prennent la décision de saborder la partie de la flotte restée basée à Toulon. Seuls cinq sous-marins, dont le fameux Casabianca, avec à sa tête le Cdt L’Herminier, réussirent à sortir de la rade et à rejoindre les Forces Navales Françaises libres. C’est un spectacle de désolation que les Toulonnais et les Allemands virent le 27 novembre. Cette nouvelle « occupation », permit à beaucoup de militaires de se dégager du serment qu’ils avaient prêté au Maréchal Pétain et à son Ministre l’Amiral Darlan. Ils allèrent enrichir la Résistance qui commençait à faire parler d’elle.

 

1943

Et nous voici en cette année 1943. Sur tous les fronts, les Alliés prennent l’offensive. On parle depuis quelques mois de la bataille de Stalingrad qui a commencé le 19 septembre 1942 et va s’achever le 31 janvier 1943 par la reddition du Maréchal von Paulus. Cette bataille fut alors considérée par les Soviétiques comme la plus longue de tous les temps, mais à bien y penser, elle n’égala pas celle de Verdun qui, commencée le 21 février 1916, dura jusqu’en octobre. Mais cette victoire soviétique met fin au mythe de l’invincibilité de l’armée allemande. L’Afrique du Nord est perdue pour les Italiens et les Allemands. (Rommel est rappelé en mars en Allemagne). En Juillet, les Alliés vont débarquer en Sicile puis dans le sud de l’Italie [1]. Mussolini est limogé par le roi d’Italie ; le Maréchal Badoglio qui lui succède, signe un armistice avec les Alliés. Le 1er octobre Naples est prise, car les allemands ont repris seuls le combat dans la péninsule. Mais l’affrontement va piétiner au Monte-Cassino où l’armée française commandée par le général (futur maréchal) Juin accomplira des exploits. Le sous-marin Casabianca prendra une grande part à la libération de la Corse.

Le premier trimestre 1943 est très dur, le froid m’a beaucoup marqué. La faim tenaille ‘presque’ tout le monde ; je dis ‘presque’ car ceux qui ont des parents agriculteurs ne manquent à peu près de rien. En règle générale, la nourriture n’était pas très bonne : grosses pommes de terre insipides, rutabagas, haricots (gros), petits pois (aussi gros que durs), riz au gras (c’est-à-dire du riz cuit à l’eau et plongé dans une mixture grasse gélatineuse puis montée en sorte de gâteau : beurk ! ) ; peu de viande, sinon des morceaux, genre ragoût, noyés dans un liquide que l’on ne peut appeler sauce. Je souffrais assez souvent de l’estomac et des intestins.

J’extrais du Pèlerin (n° 6050, du 13-11-1998) ces lignes : « L’immense majorité des Français… vivent dans une obsession : se nourrir et nourrir les siens. Les rations alimentaires octroyées par les cartes d’alimentation permettent tout juste de survivre ; pour la viande, 120 grammes par semaine. Et encore, les produits sont rares dans les boutiques. Il faut parfois patienter pendant des heures dans des queues interminables pour apprendre, à la fin, que les rayons sont vides. Un marché noir s’est constitué qui enrichit quelques-uns, mais est inaccessible au plus grand nombre. En province, les chefs de famille (et les jeunes aussi, NDLR) font des kilomètres à vélo pour aller acheter quelques œufs ou un peu de beurre à la campagne. Le charbon, les textiles sont devenus des matières précieuses ; le cuir a disparu. Alors on se débrouille avec le système D. Les voitures qui roulent encore fonctionnent au gazogène ; les taxis sont remplacés par des vélos-taxis... Les semelles des chaussures sont en bois....

« C’est la vie ordinaire. Mais il y a aussi le couvre-feu, les alertes, les bombardements, les tués, les prisonniers dont on n’a pas de nouvelles. Qui pourra comprendre, la paix revenue, ce que fut l’existence quotidienne en ces jours noirs ? »

Le 16 mars 1943, nous les ‘Modernes’ (c’est-à-dire ceux qui ne faisaient pas d’études classiques), nous étions en cours d’Espagnol, lorsque le directeur du Collège est entré dans notre classe, avec, derrière lui, des officiers allemands. Ceux-ci étaient venus voir les locaux de l’école, afin de savoir s’ils étaient utilisables par la troupe. Cela n’a pas eu lieu, mais c’était presque la justification de l’usage des locaux pendant les grandes vacances.

Enfin arrivent les vacances de Pâques que nous pensions pouvoir passer dans une paix relative. Hélas ! le samedi 10 avril, l’Enez Eussa est mitraillé à l’entrée du port du Conquet ; Il y a sept blessés : le capitaine, un matelot et cinq soldats allemands.

Le mercredi 14 avril 1943, « le baliseur Émile Allard est attaqué à St-Mathieu ; Il reçoit deux bombes, flambe et coule. Marcel Schnorr meurt des suites de ses blessures. René Durand coule avec le bateau. La presqu’île est mitraillée par les mêmes avions. » Tel est le récit rapporté par Mademoiselle Élisa Causeur (voir plus loin).

Je me trouvais donc au Conquet, et j’étais, comme tout le monde, atterré par cette terrible nouvelle qui affectait tout le pays. La famille Durand, aussi bizarre que cela puisse paraître aujourd’hui, je ne la connaissais pas, alors qu’elle logeait quelques années auparavant dans la rue Marie Lagadec (rue A. Briand), à deux pas de la maison familiale. Mais à l’époque, la route du Croaë, je ne l’empruntais que pour me rendre à la grève du même nom, ou aux Blancs-Sablons. Je ne connaissais pas Renée du tout. Depuis, j’ai pris entièrement part à son chagrin passé mais toujours présent.

Quand à mon frère François, c’est un autre cas. Après avoir été démobilisé, il a exercé diverses activités notamment celle de pêcheur amateur sur le bateau de notre père. Alors qu’il participait bénévolement à faire tourner le cinéma du patronage du Conquet, il eut connaissance qu’un patron français, cherchait un opérateur à Saint-Renan. Il se présenta et fut engagé.

L’été de 1943 apportait de nouvelles espérances, car les puissances de l’Axe commençaient à être bousculées par les Alliés, mais nous-mêmes continuions à subir les effets des opérations militaires..

 

Le 6 juillet, un Wellington de l'aviation anglaise s’abat dans l’anse de Porsliogan : tous les aviateurs sont tués. On retrouve le corps de quatre sur cinq. Ils sont inhumés dans le cimetière de Lochrist, où ils reçoivent les honneurs militaires de la part des Allemands.

13 juillet : un obus tombe sur Kerlohic : une fillette est tuée.

3 septembre : un coup de canon est tiré ‘volontairement’ de la presqu’île vers la maison Le Bras, au bas de la rue Saint-Christophe : deux pêcheurs sont tués et quatre personnes blessées.

Cet été-là encore, je suis allé ‘occuper’ le collège Saint-Louis à Scaër puis retour au Conquet.

Un soir du mois de septembre, la nuit commençait à tomber : nous étions à l’heure d’été allemande, c’est-à-dire celle que nous avons aujourd’hui d’avril à octobre. La citerne d’eau pluviale, compte tenu du nombre d’usagers, avait été épuisée ; on s’aperçoit qu’il allait manquer d’eau. Je me munis de deux brocs et m’en vais, bien que le couvre-feu soit dépassé de quelques minutes, jusqu'à la pompe située au haut de la rue Saint-Christophe, au coin de la rue Marie Lagadec (Rue A. Briand). Mes brocs pleins, je m’en retourne vers la maison, lorsque j’entends soudain les pas d’un soldat allemand marteler le sol de la rue adjacente (rue Kerdacon = rue de Verdun). Il est seul, il ne s’agit donc pas d’une patrouille, sinon celle-ci m’aurait interpellé. Au fur et à mesure que j’avance, les pas derrière moi se font plus rapides. J’allonge l’allure du mieux que je peux, mes deux brocs pesant alors une tonne. Arrivé à la maison, j’ai encore quelques mètres d’avance sur le soldat. Une fois à l’intérieur de la maison, je ferme la porte à clé et à double tour. L’Allemand à ce moment frappe à la porte, du poing d’abord puis de la crosse de son poignard qu’il avait dégainé. Le bruit a alerté toute la maison. Ma sœur Mimi est dans le couloir ; maman et papa dans la cuisine, arc-boutés au crochet des volets, car la pointe d’un poignard glissé entre les deux vantaux aurait tôt fait de faire sauter le crochet. Fou de rage, du moins on le suppose, l’Allemand donne des coups de poignard dans la lourde porte. Les traces de ces coups de poignard restèrent longtemps visibles. Le soldat allemand reparti, nous nous demandions tous s’il ne reviendrait pas le lendemain ou les jours suivants, mais l’affaire, fort heureusement, n’eut aucune suite.

Fin septembre, j’ai repris la même route pour le premier trimestre de l'année scolaire 43-44.

Mais dans cet univers de mort, voici qu’arrive une nouvelle qui nous réjouit en nous attristant tout à la fois : mon frère Milo est rapatrié sanitaire. Il souffre de l’estomac. Sa maladie lui permet donc de rentrer en France, à la mi-octobre 1943, avant tous les autres du S.T.O. partis avec lui. Heureusement il guérira à la suite des soins entièrement financés par nos parents. Ses papiers obtenus des autorités allemandes avant sa guérison, vont lui permettre d’échapper à toute réquisition. En effet, les occupants craignaient qu’il ne fût atteint d’une maladie contagieuse.

 

1944

 

En janvier 1944, après avoir encore passé un Noël sinistre mais combien salutaire dans nos familles, nous sommes rentrés par le train pour rejoindre Scaër. Nous nous retrouvions, pour la plupart d’entre nous, qui habitions dans la région de Brest ou de Châteaulin, dans le même train, sinon dans les mêmes compartiments, car les places étaient chères, non par le prix, mais par le nombre important de passagers qui fréquentaient le chemin de fer. Sur le petit parcours de Quimper à Rosporden, il faisait déjà presque nuit, lorsqu’un bruit d’avion s’est fait entendre et presque aussitôt ce fut un mitraillage en règle. Les Allemands qui étaient postés à l’avant et à l’arrière du train, ont crié quelque chose, je ne sais quoi. Tout le monde, dans une pagaille indescriptible, a sauté hors des wagons pour chercher un refuge aléatoire en contrebas de la pente du ballast ; et là nous avons attendu plusieurs longues minutes. Puis des ordres de remonter dans le train sont parvenus : apparemment aucun dégât n’avait été causé au convoi, et l’avion devait être seul. Lorsque nous sommes parvenus à Scaër, il faisait nuit noire.

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Soldat allemand faisant des "pompes", par temps de neige, dans une caserne de Brest

 

Un jour, notre professeur d’espagnol, d’origine basque, a invité un de ses neveux qui était réfugié à Lorient, à nous rencontrer. Cela constituait un événement considérable, car là où nous étions, nous ne voyions jamais personne : c’était le désert ; nous étions coupés de tout. Pour des collégiens qui devions ‘apprendre le monde’, c’était plutôt frustrant. Donc cet Espagnol (pardon, ce Basque !) est venu au Collège, et comme il était musicien, il nous a donné un récital de piano à nous couper le souffle. Il nous a expliqué qu’il avait été l’élève de Manuel de Falla. Avec son accent inimitable, il nous a donné quelques notions de technique pianistique en concluant : « Céloui qui n’a pas dé « longgs doigts, il est foutou ! ». Cela a été une journée de soleil dans notre grise existence de collégiens.

Je viens de citer notre professeur d’espagnol. Je crois que c’est lui qui a orienté un peu mon avenir, ou plutôt qui l’a fait changer d’orientation. Voici comment : un jour qu’il m’avait demandé ce que je désirais faire « plus tard », je lui ai répondu que je voulais entrer dans la Marine Marchande et peut-être devenir capitaine au long-cours. Il devait connaître le milieu car il ne m’a pas fait un tableau idyllique de la profession. De toute façon, à l’époque, j’avais déjà des problèmes de vision défaillante et je n’aurais donc pas pu envisager une carrière maritime de ce fait. Aucun regret !

 

JUIN 44 : LE DÉBARQUEMENT

 

Depuis des mois, des années, on l’attendait ce débarquement. Dieppe, en 1942, à ce point de vue-là, avait été un fiasco, mais les opérations en Afrique du Nord, puis en Italie, permettaient de nourrir une certaine espérance. Nul ne savait bien sûr, où il aurait lieu, et c’est bien la raison pour laquelle les Allemands avaient construit l’Atlantikwall, le Mur de l’Atlantique.

Les élèves du ‘classique’ étaient partis du collège le dimanche 4 juin pour passer le bac 1ère partie, les lundi 5 et mardi 6 juin 1944. À Saint-Pol-de-Léon où avaient lieu les épreuves, au matin de la deuxième journée, ils eurent la surprise d’apprendre que le débarquement avait commencé. Toutefois, les épreuves furent maintenues. Pour nous, les ‘modernes’, nous avons appris la nouvelle à Scaër dans la joie et l’allégresse que l’on devine, et c’est tout joyeux que nous avons pris la route, en car, le 6, pour nous rendre également à Saint-Pol où les épreuves devaient débuter le mercredi 7. Tout au long du trajet, nous voyions des avions alliés sillonner le ciel. Les Allemands paraissaient affolés, car rien ne disait que le débarquement de Normandie était le véritable, et qu’il aurait pu s’agir d’une simple diversion pour attirer le plus gros des troupes de ce côté. D’ailleurs, Hitler lui-même, dit-on, s’y est laissé prendre, puisqu’il a tardé à déplacer le gros de ses forces du Nord et de Bretagne vers le lieu de débarquement. Certains des avions qui sillonnaient le ciel traînaient des planeurs, vides évidemment, pour tromper encore plus les Allemands. À voir tout cela, on pouvait comprendre que les Alliés avaient la maîtrise complète du ciel à cette époque.

En arrivant à Saint-Pol, nous avons appris que toutes les épreuves étaient annulées, si bien que chacun a repris la route vers chez lui. Pour ma part, je suis passé à la maison, 10 rue Ornou, puis en route pour Le Conquet, pour une longue période de ‘vacances’ oh combien animées !

Ces drôles de vacances ne furent pas une partie de plaisir comme bien l’on pense. Le problème numéro 1 était de trouver de la nourriture. Mon père faisait bien de la pêche à la plaisance sur son petit bateau, mais dès le 2 juin, les pêcheurs ont dû se rendre au travail imposé par les Allemands trois jours sur six. Ces jours-là, aucun bateau ne peut sortir. Les soldats des postes de garde ont l’ordre de mitrailler quiconque tenterait de prendre la mer. Le 12 juin, l’interdiction de sortie en mer est totale. Mon père n’est pas réquisitionné en raison de son âge, mais il ne peut sortir quand même.

Et bien entendu, les avions provoquent des tirs de DCA dont les ratés entraînent des dégâts.

 

 « Le samedi 17 juin, bombardement sur St-Mathieu et la pointe des Renards

« Le jeudi 22 juin : Mme veuve L. saute sur une mine, près de Portez. Par miracle, elle en réchappe.

Le courrier (terrestre) qui avait repris est à nouveau interrompu.

« Le 23 juin tous les bateaux de pêche doivent être regroupés à la digue Saint-Christophe.

« Le 24 juin : un bombardier abattu tombe sur une ferme près de Goasmeur en Plougonvelin. On compte plusieurs tués.

« Le dimanche 25 juin, pendant la messe : alerte !

« Jeudi 29 juin : plus de courant ; plus d’eau non plus, sauf de 10 heures à midi.

« Vendredi 30 juin : plus du tout de courant électrique, les cars iront à Brest demain pour la dernière fois. »

 

Depuis quelques semaines déjà, la population avait été ‘invitée’ à déposer à la mairie les postes de TSF. La mairie a conservé les noms de 120 déposants. Mais chez nous, l’absence de poste ‘officiel’ ne s’est pas fait sentir puisque François avait fabriqué des postes à écouteurs marchant sur piles ou batteries. Dans ce dernier cas, le plus dur était de les recharger. Quant aux piles elles n’ont pas duré longtemps. L’écoute de la radio anglaise m’a permis de placer, à l’aide d’épingles, sur une carte de mon cru, les positions des troupes citées dans les communiqués. Cette carte de Normandie, je l’ai conservée : elle est toute percée de petits trous.

 

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(Reproduction de la carte de Normandie)

 

À l’occasion d’un dernier trajet en car, à Brest, j’ai pu voir dans la salle de l’appartement de la rue Ornou, qu’il y avait une grande caisse qui contenait toute la vaisselle que mes parents ne s’étaient pas résolus à transporter au Conquet, car ils s’étaient toujours demandés si ce serait Brest ou Le Conquet qui serait le plus épargné par la guerre.

Durant ce voyage à Brest, j’ai été obligé, à cause des alertes, de me rendre dans l’abri de la place Sadi-Carnot dont l’entrée, pour les civils français, était située en bordure de la rue Émile Zola. On y accédait par un escalier de 154 marches. J’eus donc l’occasion de voir comment les lieux étaient disposés avant que ne survienne l’explosion catastrophique dans la nuit du 8 au 9 septembre 1944. L’issue de plain pied du côté de la porte Tourville (bas de la rue Louis Pasteur), était réservée aux Allemands : les troupes venaient donc s’y reposer, mais malheureusement, elles y avaient entreposé des munitions et des bidons de carburant qui furent à l’origine de la catastrophe.

Cinquante ans plus tard, en septembre 1994, à l’occasion du cinquantenaire de la Libération, l’abri fut ouvert au public : je l’ai donc visité en compagnie de Renée.

 

 

  LES TÉMOIGNAGES

 

Avant de raconter comment ma famille et moi-même avons traversé la période mouvementée de la libération de la partie sud-ouest du Léon, je voudrais remémorer les événements principaux en reproduisant ici les différents témoignages des diverses personnes qui ont vécu cette période agitée.

 

Jeudi 6 juillet : (au Conquet) terrible bombardement. Tout le monde est debout (E.Causeur)

Vendredi 7 : Panique ! Les Allemands descendent des chariots avec des charges d’explosifs pour faire sauter les digues.

11 juillet : Couvre-feu de 9 heures du soir à 7 heures du matin.

31 juillet : percée d’Avranches. Patton en profite pour faire une ‘chevauchée fantastique’.

6 août : Une fraction de la 6ème D.B. du Général Patton arrive à Lesneven, mais elle est contrainte de se mettre en attente de renfort en hommes et munitions.

7 août : Explosions : gros dégâts, particulièrement aux maisons du Drellac’h. Le quai est jonché de blocs de pierres. Les digues naturellement sont défoncées. La maison-abri du canot de sauvetage est détruite. Le ‘Nalie Léon-Drouin’ est écrasé.

mercredi 9 août : perquisition chez Raguénès. « On » cherche des armes et des terroristes, mais sans succès !

Vendredi 11 : il est conseillé à la population d’évacuer la ville.

17 h 30 : vagues d’avions qui vont sur Brest.

À Brest, le général allemand Ramcke, nommé par Hitler, prend le commandements des opérations.

Samedi 12 août : la plus grande partie de la population évacue Le Conquet.

Dimanche 13 août : Les troupes allemands des divers postes éparpillés, se replient sur Le Conquet.

Mercredi 16 août : incendies à Trézien. La Résistance attaque la pointe de Corsen.

Des otages français sont amenés à Kéringar. L’église Notre-Dame de Trézien endommagée.

Le couvre-feu commence à 8 heures du soir.

21-22 août : les routes sont coupées les unes après les autres.

Mercredi 23 août : la sortie par le Théven (presqu’île de Kermorvan) est interdite. À Kerjean, le vieux sas à marée est détruit.

La Task Force ‘ S ’ américaine est constituée. Elle se rassemble à 3 km au N-O de Saint-Renan pour faire taire les canons de Kéringar.

27 août : les Américains coupent la route Le Conquet-BREST-Saint-Pierre à la hauteur de Goasmeur.

24 août : libération de Plouarzel et de Saint-Renan.

25 août : bombardement de Kéringar et de Montbarey (Saint-Pierre) par le HMS WARSPITE (30 000 T, 8 pièces de 380, 8 de 152, 8 de 100)

15 heures : premiers tirs, les Rospecs, puis Toulbroc’h, le Minou, enfin Kéranroux et Montbarey. Cessez le feu à 18 heures en certains endroits. Un seul canon de 280 est atteint à Kéringar !

De nombreuses (150) forteresses volantes survolent Le Conquet pour aller vers Brest.

26 août : l’aviation pilonne Brest. Les vagues se succèdent. (De nuit), en raison des fusées éclairantes, on y voit comme en plein jour.

Du Parc (de Beauséjour) à Talabaye, la route est criblée de trous de bombes.

Nouvelle attaque aérienne sur Kéringar.

On apprend que des soldats allemands ont été tués à Croas-ar-Veyer.

27-28 août : combats de Ploumoguer.

Dimanche 27 août : à l’église (du Conquet) : messe basse.

Entre 6 et 7 heures, 4 avions mitraillent la gare « sans raisons ».

Un obus de D.C.A. est tombé à l’ancienne gare chez Rivoallon.

Lundi 28 août : « Messe à la chapelle pour demander à Dom Michel de protéger Le Conquet ».

25-28 août : « Le Maire (du Conquet), Louis Simon, quitte la ville ; il est remplacé par l’un des conseillers, Jean Cann, buraliste ».

28 août (20 h) : à Kérinou, chez les Kernéis-Hobé, il y a une tranchée rectiligne sous le tas de paille. Un obus explosant dedans, tue les 4 occupants. Les cultivateurs vont dès lors prendre le chemin des grèves chaque soir, après le travail.

29 août : encerclés le 24 août, les forts et blockhaus du Corsen se rendent : 54 prisonniers, 3 blessés.

Il pleut à torrents, le vent souffle en tempête. L’aviation ne peut intervenir.

« La presqu’île de Kermorvan, la pointe des Renards, Kerlohic et Kéringar sont de vraies places fortes. »

30 août : commencement de l’encerclement d’Ilien (au nord des Blancs-Sablons).

Depuis 15 jours, les départs des familles se succèdent... les Allemands ne tentent pas de les retenir.

31 août : des plaquettes incendiaires sont tombées sur la maison Cougny, Grand’rue (rue Lt Jourden). Une chaîne se met en place, mais en vain. Le clocher de l’église est atteint (par un obus).

(E.Causeur) : Vers la fin de l’après-midi, un obus incendiaire allemand tiré par un canon de la pointe des Renards, met le feu chez Cougny. Il y a beaucoup de vent et l’incendie menace de gagner toute la ville.

(R. Durand) Vendredi 1er septembre : Nous quittons la cave des Raguénès pour aller à la messe du 1er vendredi (du mois). En sortant, nous rencontrons sœur Donatien et quelques autres sœurs de la communauté.

Mort de Françoise Kergonou (épouse Fal’hun), tuée par un éclat d’obus dans sa loge de la mairie.

Vers 10 h 30, un obus tue sœur Donatien.

Le 2 septembre : Sœur Donatien et Françoise Kergonou ont été transportées en charrette à bras à Lochrist.

Il pleut à verse.

Depuis le 1er septembre, les Américains et les F.F.I. sont stoppés dans leur avance.

Dimanche 3 septembre : un grand nombre d’avions déversent 36 000 tonnes de bombes sur Brest.

Le 6 septembre, après avoir reçu des renforts, les Alliés reprennent l’offensive.

Le 7 au soir, les avancées sont minimes et les Américains ont subi de lourdes pertes.

Le soir du 7, le 5ème Ranger et les F.F.I. sont dans les bois de Kerjean (à Trébabu). Le passage de l’étang est assuré.

À Brest, dans la nuit du 8 au 9 septembre, dans l’abri Sadi-Carnot, une explosion de munitions provoque la mort de 393 civils brestois et d’environ 600 soldats allemands.

Le 8 septembre : Kéringar (la batterie Graf von Spee) se tait enfin !

(E.Causeur) : « N-D de Trézien nous a exaucés, car le soir, M. L’abbé Le Bris, aumônier des F.F.I. qui loge à Cohars, nous annonce : « vous n’entendrez plus leurs canons ; ‘nous avons eu’ un à 2 heures de l’après-midi, et les deux autres, ce soir entre 5 et 6 heures. »

Samedi 9 septembre : Reddition de Kéringar, et à 18 heures, de la pointe des Renards.

Dimanche 10 septembre. L’aviation américaine pilonne la pointe de Kermorvan. Mustangs, Thunderbolts et Lightnings ( doubles queues ) s’en donnent à cœur joie.

À 16 heures : La pointe de Kermorvan et Ilien lèvent le drapeau blanc.

À Kermorvan : 300 hommes et 10 officiers sont faits prisonniers. À Ilien, une centaine d’hommes.

 

  JUILLET 1944

(Je reprends ici mon récit personnel)

 

Comme je l’ai dit précédemment, le problème qui nous préoccupait tous, en dehors du fait qu’il était préférable de ‘rester vivant’, était de trouver suffisamment à manger pour ne pas ‘mourir de faim’. Mes parents possédaient au Streat-Hir, un petit jardin qu’ils avaient acheté deux ans auparavant. Bien entendu, il était mis à profit pour la production familiale : j’y ai travaillé dans la mesure de mes moyens et au temps de ma présence au Conquet. Mes frères et sœurs ainsi que mes parents y ont peiné bien plus que moi. Les productions se suivaient rapidement et le sol s’épuisait vite ; or, la fumure la plus répandue, pour ceux qui n’avaient pas de fumier animal, était de récolter le goémon de la mer. Eh bien ! là aussi c’était devenu quasiment impossible : il y avait beau temps que l’accès à la côte et aux plages était interdit, ce qui condamnait bien évidemment la pêche à pied. Il ne restait, dans ce dernier cas, que le port lui-même.

Tout ceci a conduit mes frères et moi à chercher du travail dans les fermes du Conquet et des environs, voici comment.

En ce mois de juillet, le temps étant très beau, les cultivateurs avaient tenu à faire la moisson le plus tôt possible. Nous sillonnions la campagne et lorsque nous trouvions un champ déjà moissonné, nous nous transformations en modèles de Jean-François Millet : les ‘glaneurs’ d’épis oubliés par la machine. Celle-ci n’était pas un de ces engins ultra perfectionnés que l’on voit maintenant, mais plus prosaïquement, un vieil instrument avec roues en fer et tiré par un cheval.

Un jour, un fermier nous invita à participer à la moisson. Sitôt dit, sitôt fait ! L’après-midi, nous étions sur place à l’heure dite. Notre travail consistait à rassembler les tiges coupées en gerbes en les ficelant avec quelques pailles prélevées sur le tas. Au début, ce n’était pas génial, mais l’habitude venant, notre travail fut bien meilleur avant la fin de la journée. Les bottes étaient ensuite rassemblées en petits tas. Je ne sais plus ce qu’il nous donna le soir pour notre labeur. Le lendemain matin, nous remettions cela. À midi, nous avons participé au repas familial qui se composait d’une soupe et d’un kig ha farz : nous étions à la noce. Le lendemain, avait lieu le battage. Quel travail ! Mais quelle satisfaction de voir le blé battu sortir de la machine antédiluvienne ! Notre salaire fut alors à la hauteur de nos espérances : du blé dans nos sacs qui fut très bien accueilli par la famille. Nous sommes allés aussi dans une autre ferme, située sur le territoire de la commune de Plougonvelin. Nous étions à quelques centaines de mètres du poste de commandement des canons de Kéringar. Dans cette ferme, là aussi, notre travail fut récompensé.

On peut se demander ce que nous faisions du blé que l’on nous donnait en échange de notre travail : Eh bien ! à la maison, à l’aide d’un moulin à café à main, on réduisait ce blé en une sorte de farine mais remplie de son que l’on ne pouvait éliminer. Avec ce mélange on faisait plutôt de la bouillie que du bon pain, mais c’était encore un repas de rois. Le pain qui était distribué parcimonieusement par les boulangeries était quasiment noir et n’était pas très digestible.

Après plusieurs jours de ce régime, le mois de juillet tirait à sa fin. Nous allions entrer bientôt dans la phase finale de l’occupation.

 

AOÛT SEPTEMBRE 1944

L'ÉVACUATION DU CONQUET

 

Le 7 août 1944 (mardi), - cela fait deux jours que les Américains sont entrés dans le Finistère et approchent de Brest -, "les Allemands préviennent la municipalité du Conquet (la note est conservée dans un cahier de la mairie) : Kommandantur... Le commandant du Conquet avertit la population de conserver son calme et l'ordre. Au cas contraire, toutes les armes disponibles seront prises pour le tir de la ville du Conquet, sans tenir compte des pertes.  Et au crayon noir en marge.:. Par ordre de la Gast, prière d'évacuer immédiatement Le Conquet à 1 Km pour l'explosion des mines qui se trouvent sur le quai."[2] Mais ce n'est pas seulement les quais et digues que les Allemands veulent démolir. Ils vont s'attaquer aussi aux bateaux de pêche. Tous ne le seront pas, mais c'est l'affolement et la consternation parmi les pêcheurs et leurs familles et tous les habitants des environs du port. Le bateau de papa trop petit n'est pas inquiété. Après avoir quitté pendant quelques temps la ville, nous sommes revenus chez nous, pour constater les dégâts causés aux environs du port, mais aussi aux maisons qui ont beaucoup souffert des explosions. La toiture de notre maison est très endommagée.

"Vendredi 11 août : Ce soir, il est conseillé à la population d'évacuer ; beaucoup le font sur le champ et s'en vont passer la nuit à la campagne."

"Samedi 12 août, la plus grande partie de la population évacue..." [3]

 

COURT SÉJOUR À MESCOUEZ (PLOUMOGUER)

 

Chez nous, il est décidé, ce jour-là, de partir et de nous rendre dans une ferme de Ploumoguer. Seul mon père ne veut pas partir et reste pour surveiller la maison et son bateau.

Nous partons donc à pied sur la route de Saint-Renan, en passant par le pont de Kerjean hérissé d'obstacles par les défenses allemandes. Nous sommes au nombre de neuf : Maman, ma sœur Marie-Ange et ses trois enfants ( Yolande, Jean-Jacques, Liliane ), Mimi, François, Milo et moi. Nous demandons l'hospitalité à la ferme de Mezcouez, à un kilomètre environ du carrefour de Coat-ar-Piquet. Elle nous est accordée, et nous prenons place dans une grange, tandis que nous allons faire la cuisine sur des trépieds installés près du lavoir. Seule maman a pu avoir un lit-cage en fer pour dormir. Nous, nous dormons dans la paille entassée dans un coin de la grange.

 

ROBIN

 

Depuis1942, mes parents avaient pris l’habitude d’élever un mouton qu’à la fin de chaque saison, ils faisaient tuer pour la consommation personnelle. Chaque mouton annuel pour simplifier était appelé ‘Robin’.

Dès que nous avons eu un point de chute à Mescouez, François est retourné au Conquet pour récupérer le fameux Robin car mon père ne pouvait s’en occuper trop longtemps : il avait d’autres choses à faire. François est donc parti, à vélo, en direction du Conquet. Il n’a pas eu de problèmes ni pour entrer ni pour en sortir, ce qui déjà en soi constituait un petit exploit. Toutefois, au retour, il a fallu qu’il interrompe son voyage car, dans la montée vers le carrefour de Trébabu, des soldats allemands l’on réquisitionné pour abattre des arbres et les placer en travers de la route qui mène à Saint-Renan d’un côté, à Ploumoguer de l’autre. Il a donc sagement attaché le mouton dans un coin où il pourrait brouter à sa guise, puis planqué son vélo à proximité, et a ensuite répondu à la réquisition allemande. Sur le coup de midi, les Allemands ont préparé une sorte de repas auquel ils ont convié tous les réquisitionnés français qui travaillaient avec eux. Après-midi François a repris son vélo et son mouton et s’est empressé de rejoindre Mescouez au plus vite, à tel point qu’en arrivant à la ferme, le Robin n’en pouvait plus et saignait du nez. Pauvre Robin !

 

LE CHÂTEAU DE MA MÈRE

 

Tel est le titre que nous pourrions donner à ce sous-chapitre, bien avant que Marcel Pagnol ne l'ait donné à l'un de ses livres.

Bien que l'on se trouvât à plusieurs kilomètres du bourg de Ploumoguer, nous n'oublions pas nos devoirs religieux qui prennent en ces sortes de circonstances des allures de pèlerinages. Le dimanche 13 août, à la sortie de la messe, maman a rencontré une personne de sa connaissance, mais aussi de son cousinage, la fermière du château de Kérouzien situé à un kilomètre environ du bourg sur la route de Plouarzel. (Je cite ici un ‘château’, mais en réalité il s’agit d’un manoir). Cette cousine  fait savoir que le château est vide et que l'on peut s’y loger facilement. Les châtelains ? On s'en fiche, ils ne sont pas là ; d'autant plus que le château avait été réquisitionné par les Allemands et que, compte tenu de leurs faibles effectifs actuels, ils n'ont pu y rester. Ils se sont repliés vers les points d'appui stratégiques près de la côte, vers Brest ou Le Conquet. La voie est donc libre. Dans l'après-midi du 13 août nous faisons notre balluchon, et en route pour Kérouzien où nous allons vivre pendant deux semaines comme des châtelains : la vie de château quoi ! (Hmm !)

 

  

 

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Le manoir de Kerouzien (Ploumoguer)

 

Nous prenons donc nos quartiers dans l'aile ouest qui est presque habitable (à gauche sur la photo). Nous installons des paillasses en jute remplies de paille fraîche sur des lits de bois abandonnés par les Allemands. La partie centrale du château nous aurait bien plu, mais malheureusement les Allemands y ont fait beaucoup de dégâts et les portes et fenêtres, soit ne ferment plus, soit n'ont plus beaucoup de carreaux. De plus c'est dans l'angle formé par la partie centrale du château et l'aile ouest, que se trouve la grande cuisine rudimentairement équipée certes, mais c'est du luxe à côté de la ferme de Mezcouez. L'aile Est, nous l'abandonnons complètement, car elle est située trop près de la route et trop loin de la ferme. En effet, la proximité de celle-ci nous arrange pour avoir une présence de personnes qui nous connaissent, d'une part, et, d'autre part, pour pouvoir aller plus facilement chercher des produits frais : lait, beurre, œufs, quelques légumes. Pour la farine et le pain, nous devons nous rendre au bourg où des distributions ont lieu à intervalles plus ou moins réguliers. La viande est plutôt rare, mais il nous arrive d'avoir du lard de temps à autre, quelques fois du poulet. Nous vivons là des jours presque d'insouciance alors que des événements tragiques se passent non loin de nous.

 

PROMENADE DE SANTÉ AU CONQUET

 

Peu après notre installation, Mimi et moi sommes dépêchés pour nous rendre au Conquet afin de récupérer quelques objets et vêtements, mais surtout pour convaincre papa de nous rejoindre. Notre route pédestre nous conduit, à partir de Ploumoguer, vers le chemin qui constitue l'artère principale de la presqu'île de Kermorvan (entre le port et la plage des Blancs-Sablons) pour atteindre la passerelle de bois construite par les Allemands, pour relier les deux rives de l’Aber du Conquet, entre Le Cosquiès et le Croaë. À peine avons-nous parcouru 400 à 500 mètres sur le chemin, que nous entendons des balles d'assez gros calibre (mitrailleuse) siffler à nos oreilles et se ficher dans la terre des talus que nous longeons. Le tir provient de l'un des forts Vauban situés à l'ouest par rapport à nous. Nous nous abritons alors derrière une butte de terre, et là nous sommes surpris de constater qu'à proximité se trouve un Allemand, casqué, botté, armé comme une sentinelle. Aussitôt qu'il nous voit, il se lève malgré les tirs qui continuent. Il nous signale que ce sont des exercices qui vont bientôt cesser. Effectivement, après un quart d'heure, il nous dit de continuer. Nous nous relevons, pas très fiers, en courbant le dos... Près du parc de Cosquiès, nous poussons un soupir de soulagement, et nous descendons rapidement vers la passerelle. À la maison (rue Saint-Christophe), nous retrouvons papa, assez énervé par la situation qui commence à se dégrader dans Le Conquet. Nous lui demandons de venir avec nous, mais il n'accepte pas. Après avoir mangé un morceau et pris quelques objets peu encombrants, nous prenons le chemin du retour, mais il ne nous est plus possible de passer par la passerelle. Nous essayons alors de passer par la route de Brest ; là, les sentinelles allemandes contrôlent notre identité et surtout la mienne, car les Occupants réquisitionnent tous les jeunes gens qui peuvent travailler sur les ouvrages antichars qu'ils installent en travers des routes : tranchées ou morceaux de rails enfoncés dans le sol, notamment au bas de la route de Brest et près du carrefour de Kerjean. J'ai encore dans les oreilles le cri d'une sentinelle hurlant au Feldwebel (Sergent) : « Siebsen jarhe » (17 ans) ; et on nous laisse passer. Un peu plus loin, près de Talabaye, on nous oppose un « Nein », si bien que nous devons remonter presqu'à travers champ pour nous retrouver à Kérangoff (chemin qui mène de Talabaye à Lochrist), au haut de la côte qui domine Kerjean. Partout les Allemands installent des nids de mitrailleuses, des canons antichars, mais aussi des tranchées et des abris de terre. Enfin nous réussissons, après bien des palabres, à redescendre vers Kerjean et à emprunter le chemin départemental 27 (du Conquet à Saint-Renan). Ici, c'est un tout autre paysage ; la proximité des bois permet à l'occupant d'abattre une quantité d'arbres pour mettre en travers des routes et des chemins [4]. Les piétons, comme nous, doivent soit passer dessous, soit les escalader… Lorsque actuellement, dans un jardin public, un espace boisé, je vois un parcours pour coureurs à pieds (ou joggers), je ne puis m’empêcher de penser à ce qu’ils auraient été ‘aux anges’ à notre place en 1944. C'est du sport ! Enfin, après des heures de marche harassante, véritable parcours du combattant, nous parvenons au château de Kérouzien. Le résultat de notre mission a été bien mince, mais nous ne serons pas surpris de voir, deux à trois jours après, papa, complètement épuisé physiquement et nerveusement, venir s'installer aussi avec nous au château.

 

SUITE DE NOTRE INSTALLATION À KÉROUZIEN

 

Le parc qui s'étend face au château se termine par un bois qui abrite une petite vallée où coule un ruisseau. Dans le contre-haut, à l'orée du bois, près du parc, les Allemands ont creusé un abri enterré fait de rondins de bois et recouvert de terre. Il n'y a qu'une seule issue, c'est l'entrée. Un trou a été aménagé dans le toit pour laisser passer un tuyau de poêle. Une fois, alors que nous entendions la canonnade à quelques kilomètres, nous avons voulu nous mettre à couvert dans cet abri construit par des "professionnels". Nous y avons passé une nuit, mais pas deux, car, malgré le feu qu'au préalable nous avions fait dans le poêle, nous sentions l'humidité qui nous glaçait les os. Le lendemain, nous avons regagné au plus vite notre château, plus accueillant. Rétrospectivement, nous avons pensé que l'idée n'était pas bonne de dormir dans un tel abri, car des soldats, allemands, américains, F.F.I., je pourrais ajouter, etc. , s'approchant de nuit vers cette casemate, auraient pu penser qu'elle était occupée par des ennemis et y auraient pu balancer quelques grenades qui nous auraient transformés en passoires.

 

LES TROIS FRÈRES SONT MIS EN JOUE

 

Peu avant l'arrivée des F.F.I. et des Américains, le vendredi 25 août, une patrouille allemande, composée d'un feldwebel et de trois soldats s'est pointée à l'orée du bois au moment où François, Milo et moi sortions du château. Ils nous ont tout de suite repérés et nous ont fait signe de nous arrêter. Puis le sergent nous a intimé l'ordre de nous mettre dos au mur, mains en l’air, contre la façade principale (juste à gauche de la porte blanche du milieu). Un pistolet à la main droite, une grenade dégoupillée dans la main gauche, il est allé, accompagné de l'un des soldats, visiter le château. Les deux autres soldats pointaient leurs fusils vers nous. Comme je l'ai expliqué, nos quartiers se trouvaient dans l'aide gauche (ouest). Nous avions l'habitude, faute de clés, de fermer les portes des pièces que nous occupions à l'étage en enlevant les poignées que nous placions dans un endroit connu de nous. Nous avons entendu de grands fracas, c'était le sergent ou le soldat qui ouvrait les portes à coups de pied, faisant sauter les serrures les unes après les autres. Milo qui parlait un peu l'allemand, a alors précisé qu'il pouvait ouvrir les portes sans les casser, mais l'un des deux soldats qui nous menaçait a répondu par un "Nein !" ferme et définitif. Nous avons attendu là une éternité. Il aurait suffi peut-être que les Allemands trouvent une arme abandonnée par leurs propres Kamarades et que nous n'aurions pas vu auparavant, pour que nous soyons considérés comme des terroristes et soyons emmenés vers Kéringar (Le Conquet) [5] puis vers Brest. Je dois préciser qu'au moment de l'arrivée de la patrouille allemande, il n'y avait personne d'autre dans le château. Ce furent là les derniers Allemands que nous ayons vus en armes.

 

« NOTRE LIBÉRATION » [6]

 

Le dimanche 27 août, je me trouvais au château avec le reste de la famille, lorsque Jean-Jacques (6 ans) arrive en criant : « les Allemands ! » Comme à notre habitude dans de semblables cas, nous ramassons tout ce qui est ‘ramassable’ dans des coins préparés à l'avance. On sort avec les précautions d'usage. C'est alors que l'on constate qu'il ne s'agissait pas d'Allemands mais d'Américains. Vous devinez notre joie et notre enthousiasme. Nous leur faisons fête. À ce moment-là, je me précipite pour extraire du sac de jute qui me sert de paillasse une sorte de chiffon que, depuis Juin, et avec des soins extrêmes autant que maladroits, j'avais transformé en drapeau américain. Ils devaient se méfier de ce château qui aurait pu abriter des ennemis, mais il faut dire aussi qu'ils possédaient déjà de bons renseignements provenant, soit de résistants, soit de F.F.I. qui les accompagnaient. Nous avons passé la soirée avec ceux-ci mais aussi avec les Américains nous essayant à parler et à comprendre leur langue qui ne ressemblait pas à l'anglais, surtout pas à l'anglais scolaire. Il faut ajouter que ces soldats étaient pour la plupart originaires de l'Arkansas : ils avaient un accent impossible. Néanmoins, j'ai pu me faire comprendre, d'un certain G.I. dont la famille demeurait dans une petite ville, Morrilton, située à l'ouest de la capitale de l'Arkansas : Little Rock. [7]. Nous nous trouvions ensemble dans le chemin creux qui borde au sud la propriété du château. Je leur ai donné une carte d'état-major que je possédais et que, depuis quelques temps, j’avais cachée au même endroit que mon ‘drapeau’. On a situé dessus les ouvrages militaires allemands qui étaient autant de points de résistance. Le plus coriace sera d'ailleurs celui d'Ilien, une plage avec des blockhaus tout autour, située à 3 km à l’ouest du bourg de Ploumoguer. Ce point ne sera d'ailleurs pris que le lendemain de la libération du Conquet, le même jour d’ailleurs que la Presqu'île de Kermorvan.

Les premiers, les Américains sont allés dormir assez loin en arrière de la ligne que constituait la crête de Ploumoguer. Nous avons discrètement quitté les F.F.I. lorsque nous avons vu plusieurs d’entre eux jouer à la pétanque avec des grenades et qu'un autre s'amusait à dégoupiller et regoupiller l'une d'elle ; braves mais pas téméraires ! C'est notre première nuit de Libération !

Le mardi 29 août, en fin d'après-midi, il devait y avoir distribution de pain pour les réfugiés au bourg de Ploumoguer. Milo et Marie-Ange, devaient se trouver dans la file d'attente, lorsqu'un bruit de canonnade a ébranlé le ciel et les murs. Milo a cru un moment (et beaucoup crurent aussi à cela, y compris les F.F.I.) que c'était des canons américains qui avaient été mis en batterie au nord du bourg de Ploumoguer et qui tiraient sur Kéringar. Mais tous devaient se rendre à l'évidence qu'il s'agissait d'obus allemands en provenance de Kéringar qui tombaient un peu partout. Une pauvre femme qui revenait à ce moment-là du lavoir en contrebas du bourg, côté Est, roulant sa brouette contenant son 'fait de linge', est tuée sur le coup par un éclat d’obus près de la place.

Milo et Marie-Ange voient arriver une personne V. faisant des signes et criant que sa sœur R. est blessée et qu'il faut lui porter secours. Milo et Marie-Ange veulent pénétrer dans le bourg mais d'autres obus pleuvent, le coin est malsain. Ils n'ont que le temps de plonger dans le fossé rempli de ronces et d'orties. Heureusement plus de peur que de mal.

Marie-Ange, Milo et V. voient R. descendre la côte en traînant la jambe. Elle signale  qu'une femme a été tuée près d'elle. On fait asseoir R. et, tandis que sa sœur s'occupe d'elle, Marie-Ange et Milo pénètrent sur la place pour constater que la lavandière baigne dans son sang, le bras arraché  et tout un côté déchiqueté. Ils laissent là le linge et place la morte dans un drap et le tout dans sa brouette. Ils ramènent alors la morte à l'entrée du château, tandis que l'on fait prévenir son mari qui se trouve dans la ferme de Men-ar-Yar située à un kilomètre après celle du château, sur la route de Plouarzel.

Milo et Marie-Ange retournent au bourg. Le bombardement a cessé mais il n'y a plus personne, enfin, apparemment. Nous avions appris qu'il y avait à la boulangerie de la pâte à pain prête à être enfournée, mais le boulanger avait tout laissé pour fuir la canonnade. Autorisation avait donc été donnée (par la Mairie ou les F.F.I. ?) de prendre la pâte sinon elle 'retombait' et ne serait plus bonne. Milo et Marie-Ange prennent de la pâte à pain dans le fournil et la placent dans un couffin ; malheureusement, le couffin était percé, et, chemin faisant, entre le bourg et le château, il a fallu prendre des mesures urgentes pour que la pâte ne s'égaye pas sur la route. Dans notre cuisine, on s'est affairé à la cuisson du pain, enfin ce qui aurait pu en tenir lieu, car le levain avait raté son effet, et ce que nous avons pu en tirer s'apparentait davantage à de la galette dure : « à la guerre comme à la guerre ! »

François et Milo, retournés au bourg pour porter secours, ont pénétré dans la maison de feu Louis Pellé [8] (buraliste, bar-tabac, etc.) dont tout un pan avait été détruit par un obus. Des blessés ou des tués pouvaient s'y trouver. Un moment, ils se trouvent face à une porte fermée qui leur barre le passage. Ils essaient de l'ouvrir : impossible. Pour en finir, ils envoient des bons coups de pieds dedans : la porte s'ouvre... sur le vide. C'est à ce moment-là qu'ils s'aperçoivent qu'ils avaient ouvert la porte du mauvais côté, elle devait s'ouvrir dans l'autre sens ! Ploumoguer a souffert ! Le clocher a été décapité. Une vigie F.F.I. qui s'y trouvait, est descendue sans trop de mal, parmi les chaises de la nef : on dit que sa présence, par trop visible dans le clocher, serait à l'origine de la réaction des Allemands de Kéringar, qui, avec leurs appareils de télémétrie, voyaient tout comme s'ils se trouvaient à 100 mètres de distance.

 

À LAMPAUL-PLOUARZEL

 

Le lendemain, 30 août, les F.F.I. nous ‘‘dépouillent’’ de ‘‘notre château’’ et y prennent garnison. Heureusement, ils mettent à notre disposition une voiture qui nous transporte, y compris Robin, à Lampaul-Plouarzel, à une dizaine de kilomètres au nord de Ploumoguer. À Lampaul, c'est moins marrant. On déjeune et l'on dîne à la cantine ouverte pour les réfugiés. On dort dans un grenier, dans la maison d'un gardien de phare que mon père connaissait. Nous n'avons donc presque rien à faire. Seuls François et Milo travaillent pour le compte de la cantine à scier et à casser du bois. Ils ont droit pour cela à une sardine en boîte en supplément de la ration normale. Nous avons passé là une dizaine de jours qui nous ont paru plus longs que les deux semaines de la vie de château de Kérouzien. Le plus dur, mais qu’est-ce que le plus dur dans de telles circonstances, fut de trouver un terrain, non cultivé, où laisser brouter Robin, sans qu’il soit ‘dérobé’.

J'ai rencontré dans cette commune des camarades de Brest. Avec eux, je suis allé me promener dans les environs, mais en essayant de prendre les précautions d'usage, car la côte était parsemée de blockhaus contenant du matériel de toute nature. Parfois notre imprudence frisait l'inconscience. Le dernier jour de notre séjour à Lampaul, le dimanche 10 septembre, nous sommes allés à Trézien et nous sommes montés dans le phare. Quelques jours auparavant, un obus l'avait traversé de part en part et en plein milieu mais sans l'abattre. Nous avons gravi les marches de l'escalier en colimaçon entièrement encombré de pierres. Par le trou béant, nous avons vu les avions américains à deux queues (les Ligthnings) piquer vers les forts de la presqu'île de Kermorvan. Les Allemands se sont rendus ce jour-là. Le Conquet avait été libérée la veille, mais le dimanche, des obus tirés de la presqu'île sur le quartier du Croaë avaient encore fait des victimes.

 

DANS LE CONQUET LIBÉRÉ

 

Le lundi 11 septembre, toute la famille a été transportée par des voitures F.F.I. et nous avons fait une entrée remarquée au Conquet. Nous n'avions plus qu'à constater les dégâts et à les réparer dans la mesure des faibles moyens dont nous disposions. Les carreaux cassés étaient remplacés soit par du contreplaqué ou le plus souvent par du carton. Le plus dur fut la réparation des toitures. Dès que la pluie tombait, ça passait rapidement dans les greniers. On avait beau mettre des récipients à tous les endroits où ça dégoulinait, il y avait toujours des fuites. La vie reprenait le dessus petit à petit : tickets de rationnement, ravitaillement (il devenait plus facile de trouver du beurre, des œufs et la farine), ramassage des légumes dans le jardin, la chasse aux nouvelles par la récupération des postes de T.S.F (réquisitionnés par les Allemands). C'est ainsi que nous avons appris la reddition de Brest, le lundi 18 septembre 1944.

 

DANS BREST LIBÉRÉE

 

Nous avions conservé (en location) notre appartement de la rue Ornou. Nous ne savions pas ce que Brest était devenu. D'après tout ce que nous avions entendu, d'abord au Conquet, puis ensuite à Ploumoguer et Lampaul-Plouarzel et encore au Conquet, nous nous doutions bien que les dégâts devaient être importants. Décision est donc prise de m'envoyer seul en reconnaissance. Brest restait en État de Siège. Toute personne civile, et surtout adulte, prise était systématiquement expédiée (emprisonnée ?) à Landerneau [9]. Le mardi 19 septembre au matin, muni d'un maigre casse-croûte, je m'en vais seul à bicyclette en direction de Saint-Renan, car passer par Saint-Pierre et Recouvrance devait être impossible. Arrivé à Saint-Renan, je me renseigne sur les moyens d'entrer dans Brest : le seul possible c'est d'aller à pied, car tout cycliste est refoulé. Me voici donc à pied en direction de Guilers d'abord. Sur la route circulent les véhicules de l'armée américaine. Soudain, une jeep me dépasse en trombe : une culotte de femme flotte à l'antenne-radio ! J'arrive au bas de Penfeld : Brest n'avait pas l'étendue qu'elle a maintenant et Penfeld était un simple hameau. On ne voyait rien encore de la ville proprement dite. Partout, à travers champs et chemins creux ce n'était que bouleversements en tous genres : trous d'obus, de bombes, fossés antichars, certains remplis d'eau, arbres déchiquetés, déracinés, matériels abandonnés, fusils, casques, caisses de cartouches, carcasses de véhicules déglinguées. Et puis il y a la poussière : elle est partout, le moindre pas la soulève ; en ville ce sera inimaginable. Mais ce qui est le plus insupportable c'est l'odeur : indéfinissable, mais souvent dominée par l'odeur de la mort. Fort heureusement, je ne vois pas de cadavres humains, ils ont dû être tous ramassés par les Américains et les F.F.I. Par contre je vois et je ‘sens’, dans les champs, des cadavres d'animaux, surtout de bovins, la panse enflée ou éclatée, entourés d'oiseaux et de multitudes de mouches.

Après Penfeld, j'arrive je ne sais comment, puisque je ne connais pas la route, dans le quartier de Kérinou. De là je me dirige, comme à tâtons mais guidé à certains endroits par les rails du tramway, vers le quartier de l'Harteloire que je connais mieux puisque c'est là que se trouvait mon collège. À ce moment, j'ai commencé à prendre de plus en plus de précautions, car arrivé si près du but, je ne voulais plus être refoulé. Les rues ne sont qu'amoncellements de gravats. Elles ne sont reconnaissables qu'aux carcasses vides des maisons qui les bordent. Certaines rues, comme la rue Pasteur qui descendait à l'époque en droite ligne vers la porte d'entrée de l'Arsenal (porte Tourville), au niveau des quais de la Penfeld, avait été en partie déblayées à coups de bulldozers, et tous les gravats avaient été entassées dans les rues adjacentes. Dans la venelle Étienne Dolet, entre la place située devant l'église St-Louis et la rue Pasteur, je ‘marche’ à la hauteur du deuxième étage des maisons éventrées. Ensuite, je prends la rue Suffren et j'arrive au bas de l'escalier du Commandant ; j'ai la surprise de voir qu'il y avait là l'ouverture d'un abri qui, – je l'ai su plus tard –, arrivait sous la place Wilson. J'aperçois des militaires (U.S. et/ou F.F.I.) avec le brassard de la Croix-Rouge. Mais je ne reste pas faire le curieux. Je monte la rue Suffren, traverse la rue de Siam rapidement, et me dirige par la rue Traverse vers la rue Amiral Linois pour atteindre la rue Monge. Je débouche sur la place Ornou et, miracle ! je vois notre maison debout ! Illusion aussitôt dissipée. Comme la quasi totalité des immeubles que j'ai vus, il ne reste que les murs : tout est vide à l'intérieur. J'ai beau m’être habitué, ça fait un drôle de choc quand même. Comme partout ailleurs, du fait de l'amoncellement des gravats, j'arrive à 'descendre' dans ce qui avait été la cave. En levant les yeux vers la hauteur du premier étage, j'aperçois la jardinière qui constituait le support des appareils de cuisine. La cuisinière y est toujours avec un pot de soupe presque enseveli sous les pierres. Dans l'orifice d'un tiroir, j'aperçois un burin que j'arrive à dégager et à faire tomber. C'est devenu du fer mou. Dans ce qui avait été la cour, entre les deux maisons, je devine le tas de zinc qui avait constitué la paroi extérieure de l'édicule abritant les W. C. de chaque appartement. J'évoque ce détail, car la dernière fois que j'étais venu à Brest au mois de juin avec, François, c’est le dernier endroit où j’étais passé avant de prendre le chemin du retour.

Il doit être midi passé, j'entends des grondements sourds : il s'agit des derniers soubresauts des Allemands dans la presqu'île de Crozon, à la tête desquels se trouve le trop fameux Général Ramcke qui a quitté Brest la veille pour ne pas se rendre ce jour-là. Je commence à avoir faim. Toujours dans 'la cave', je sors mon quignon de pain, un œuf dur, une pomme et une petite gourde d'eau. C'est ainsi que dans les ruines de notre maison, dans Brest enfin « libérée », je fais mon premier repas de gala.

Celui-ci terminé, je me mets en devoir de quitter ces lieux devenus encore plus sinistres. Il n'y a aucun signe de vie autour de moi. Le patronage "La Celtique", de l'autre côté de la place Ornou, montre sa carcasse de béton et de ferraille désarticulée. Mais ce qu'il y a d'incroyable, c'est que la petite maison mitoyenne avec la nôtre (n° 8) n'a pas brûlé. Par contre, son contenu est sens dessus dessous ; la personne qui y habitait devait être représentante en gâteaux secs : des centaines de boîtes vides sont éparpillées dans la maison comme dehors. Je risque un œil au bas de la rue Ornou, sur la place du château : les arbres ainsi que ceux du Jardin noir sont déchiquetés, chavirés. La place, elle-même, n'est qu'un champ de bataille bouleversé. Du Grand Pont, j'aperçois la carcasse métallique qui plonge lamentablement dans la Penfeld ; d'un autre coup d'œil, j'admire la masse imposante du château qui émerge de toutes les ruines. Lui, le plus vieux, a résisté. Oh ! Il n'est pas indemne, mais il rassure dans ce spectacle de désolation.

Il est temps pour moi de reprendre le chemin du retour, sans me faire prendre, quoique cela ait moins d'importance maintenant que j'ai vu. Je refais le chemin en sens inverse, mais je ne monte pas par la rue Émile Zola, si bien que je ne verrai pas l'entrée béante de l'abri Sadi-Carnot qui fut le théâtre d'un drame affreux dans la nuit du 8 au 9 septembre, causant la mort de 393 Français et d’environ 600 Allemands. Je me dirige par les rues Monge et du Petit-moulin, vers la rue de Siam, lorsque arrivé à la hauteur des ‘ex-Vêtements Sigrand’ je tombe nez à nez avec un soldat américain. Ce n'est heureusement pas un 'Military Police', mais un simple chauffeur qui doit attendre le gradé qu'il était chargé de conduire ; en effet, sa jeep est à proximité. Nous engageons la conversation ; conversation est un bien grand mot, mais avec quelques mots d'anglais et des gestes on arrive à exprimer quelques idées générales. Puis, je le quitte sur un Bye bye ! car j'avais appris les jours précédents que les Américains ne disaient pas Good bye !

Le chemin de retour sera tout aussi pénible sinon plus qu'à l'aller, car en plus de la fatigue qui commence à se faire sentir, le moral est atteint. J'ai vu les carcasses vides de l’école, l'église et du patronage des Carmes, de l'église Saint-Louis, du marché et du Collège du même nom, l’hôtel de ville. J’ai vu aussi le Jardin Noir et le ‘jet d'eau’ détruits, la place du château chamboulée, tous lieux qui avaient fait partie de mon enfance. Certes notre maison du Conquet n'avait pas été démolie, mais beaucoup de mes objets personnels, de mes jouets, de mes livres, de mes souvenirs d’enfance avaient disparu avec le mobilier et le matériel que mes parents n'avaient pas évacués ne sachant pas quel lieu serait plus atteint avant la fin de la guerre : Brest ou Le Conquet. À Saint-Renan, j'ai repris mon vélo, et je suis rentré exténué au Conquet.

Ceci se passait le mardi 19 septembre 1944.

 

Longtemps après, d’affreux cauchemars ont hanté mes nuits.

 

 

L’église des Carmes (Rue Monge)

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Avant (Carte postale)

Après déblaiement (coll. perso.)

 

BREST LCT libé 44 

Soldats U.S. près du panneau de signalisation indiquant la direction du Conquet, non loin du bas de la rue de Siam, mais la route est coupée par la dispariton du pont de Recouvrance. 

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Le pont de Recouvrance plonge sa plume déglinguée dans l'encre noire de la Penfeld, après avoir écrit dans la douleur et dans les larmes le dernier chapitre de l'histoire du "vieux Brest". 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L'église et les halles Saint-Louis 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Extrait d'un document commémoratif du journal "Ouest-France" 

Sur la photo aérienne du haut, on aperçoit au milieu à gauche, l'emplacement du "jet d'eau" qui constitue la partie nord de la place du château

 

   

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L'abri Sadi-Carnot

(À suivre)

 



[1]  Milo écrira dans une de ses lettres, pour ne pas être censuré : « les champs de macaronis sont bouleversés ».

[2] Le Conquet dans la guerre 1939-1945, plaquette éditée par la Commune du Conquet en 1994.

[3]                              id                           extraits du journal de Mademoiselle Causeur.

[4]  Comme on l’a vu, François avait été obligé d’y travailler quelques heures, un des jours précédents.

[5]    Document déjà cité.

[6]    Notre libération coïncide, mais pour une faible partie seulement, avec celle de Ploumoguer. En effet, la libération de Ploumoguer s'est faite en plusieurs phases et a duré bien plus longtemps que la libération du Conquet. Voici quelques repères extraits de la plaquette éditée par la Mairie de Ploumoguer, à l'occasion du cinquantenaire de cette Libération (1994) :

-     le samedi 26 août, les Américains sont à Men-ar-Yar (à 1 km au nord du bourg, route de Plouarzel). Ils essaient de prendre Kervélédan (page 12).

-     le dimanche 27 août : les F.F.I. sont à Landonoï, au nord du Bourg.

-     le lundi 28 août, les Américains prennent Kervélédan (p. 26)

-     le mardi 29 août : prise de la pointe de Corsen, sur le territoire de Plouarzel. (p. 27).

-     le même jour, les Américains sont à Ty-Guen, en Ploumoguer (p. 27).

-     le même jour, mardi  29 août : bombardement du bourg de Ploumoguer (p. 27).

-     le dimanche 10 septembre : le lendemain de la libération du Conquet, la garnison de la presqu'île de Kermorvan se rend. (Cette presqu'île faisait partie de la commune de Ploumoguer à l'époque : NDLR).

-     ce même jour, 10 septembre, la garnison d'îlien, au sud-ouest du bourg, se rend également. (p. 18 & 23).

[7]    Bill Clinton est né en 1946 dans cet État dont il est devenu Gouverneur, avant de devenir Président des U.S. Rappel : son épouse, Hilary Diane Rodham-Clinton, actuelle Secrétaire d'État du gouvernement Obama, fait partie du cousinage de mon épouse, Renée Durand. 

[8]    Louis PELLÉ, blessé par les Allemands le 20 août, alors qu'il se dirigeait vers Kervélédan, est décédé le lendemain 21.

[9] le siège provisoire des autorités civiles, de police et judiciaires.

Par Marcel Le Boïté
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Samedi 23 juillet 6 23 /07 /Juil 15:08

Texte de Marcel Le Boïté.

 

Après la débâcle de juin 1940 où ma famille avait trouvé refuge dans la vieille maison de la rue Saint-Christophe au Conquet, tout le monde était rentré à Brest à l’automne suivant. Nous habitions alors un appartement situé rue Ornou, dans le quartier des Carmes, entre la place du château et la rue Monge. Si vous connaissez la place du château et peut-être la rue Monge, il est inutile de chercher la rue Ornou : elle a disparu en 1944. Il y a à sa place un quartier où l’on trouve maintenant les rues portant les noms des départements qui ont accueilli les réfugiés brestois pendant et après la guerre.

 

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À droite : la rue Jean-Jacques Rousseau

À gauche : la rue Ornou. Le numéro 10 se trouve juste après le dernier magasin et avant le petit immeuble où l'on peut apercevoir un balcon. Au fond, la place du Château et, derrière les arbres du jardin, La silhouette massive du Château lui-même.

 

Bien entendu j’avais repris le chemin du collège dans le quartier de l’Harteloire, mais l’histoire allait bientôt bouleverser tout cela.

Au début, tout allait bien. Il y avait bien sûr quelques alertes aériennes, surtout de nuit. Des avions anglais faisaient des reconnaissances sur ce port qui leur causait du souci. Des bombes tombaient parfois ; mais surtout la Flak (DCA) allemande entrait en action. Comme nous étions près du château, les batteries qui s’y trouvaient, nous cassaient les oreilles. Bien entendu, à ces moments-là, nos nuits étaient écourtées. Le plus grand danger, mis à part la chute des bombes elles-mêmes, était constitué par des morceaux de métal brûlant provenant des obus de DCA, qui tombaient sur les toits, –au risque de les crever–, et sur les pavés, en faisant un bruit sec métallique. Un jeune homme dont les parents étaient originaires du Conquet, fut ainsi tué à sa fenêtre, à Brest, alors qu’il contemplait le spectacle des balles traçantes, des faisceaux des projecteurs et des éclatements d’obus.

Lorsqu’une alerte survenait, surtout si elle durait longtemps ou si l’artillerie par ses tirs répétés et violents nous signalait qu’un avion était dans les parages, nous descendions à la cave ; une cave ordinaire, sans voûte, ce qui signifiait qu’en cas d’une bombe au but, nous étions pris comme des rats. Nous devions nous munir d’un sac contenant toutes les économies ainsi que les papiers les plus officiels : livrets de famille, titres de propriétés, argent, livrets de caisse d’épargne, tickets d’alimentation, etc. Ce sac noir, c’était maman qui le portait toujours. Nous avions en plus : lampe de poche, couteau, ficelle, bougies, allumettes. Depuis le début de la guerre, nous avions garni nos fenêtres de bandes de papier collant disposées en croix de saint André : en cas de bris, cela évitait que les morceaux ne tombent sur d’éventuels passants dans la rue, ou plus sûrement chez soi. Il nous était conseillé aussi, en cas d’alerte, de laisser les fenêtres entrebâillées. Passe encore pour les appartements en étage, car on fermait les portes à clé, mais pour les appartements au rez-de-chaussée c’était plus litigieux.

Un jour que je me trouvais sur la place du château, non loin de la rue du même nom, je vis arriver dans le sens descendant, une moto allemande qui roulait à vive allure. Dans le même temps, une voiture allemande, genre ‘command-car’, qui empruntait la rue perpendiculaire le long de la ligne de maison de la place, arriva au carrefour. L’accident, compte tenu des vitesses respectives des véhicules, était inévitable. Je vis le motocycliste faire un vol plané, tomber face contre terre et, avec l’élan, glisser jusqu'à la bordure de trottoir où je me trouvais. J’entends encore le bruit sec de son casque contre le granite. Les occupants de la voiture arrivèrent rapidement, soulevèrent le motocycliste blessé qui eut la force de dire : « mein Kopf ! » (ma tête !). Il est mort dans la nuit à l’hôpital militaire.

Un de nos passe-temps était d’écouter les nouvelles. Il y avait un poste appelé Poste Parisien qui diffusait, outre des programmes de variétés, des informations frappées de ‘kollaborationisme’, si bien qu’on s’en méfiait beaucoup. Radio-Londres, dans son émission française, chantonnait lentement, sur l’air de la ‘cucarracha’ : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment ; Radio-Paris est allemand ».

En cet automne 1940, nous écoutions tous les jours la B.B.C. et notamment l’émission « Les Français parlent aux Français ». Il arrivait parfois que le Général de Gaulle adresse quelques mots ; mais surtout les commentateurs, Jean Marin (alias Maurice Schumann) en tête, nous relevaient le moral. Après avoir écouté en sourdine la radio anglaise, la consigne impérative était de placer l’aiguille sur une station « française » avant d’éteindre le poste.

C’est à ce moment que nous commencions à colporter des plaisanteries anti-allemandes. Je me souviens d’un dessin que j’avais réalisé, d’après modèle, d’un cochon, au ventre bien rebondi, casque allemand sur la tête, montant la garde devant une guérite et présentant les armes. La légende disait : « Né en Allemagne ; nourri en France ; tué et salé en Manche ; mangé en Angleterre ».

Au collège, nous ne bénéficions pratiquement d’aucune protection. Il y a bien eu quelques exercices d’évacuation des bâtiments, mais c’est à peu près tout.

Autant vous dire que la fête de Noël 1940 s’est passée sans grandes réjouissances. Pas de messe de minuit, pas de réveillon. Seul le jour, après la messe, le repas a été un peu plus soigné.

Au cours de l’été, pratiquement aucune restriction n’était intervenue. Mais maintenant, beaucoup de denrées commençaient à manquer et les autorités ont fait distribuer des tickets de rationnement surtout pour l’huile, le sucre, le savon, le tabac. Bien entendu, il n’y avait plus de denrées exotiques venant de l’étranger et surtout de ‘nos colonies’. Les produits bretons sont encore en vente libre : farine, beurre, porc. Mais tout cela va bientôt disparaître des étals des commerces et boutiques. On va entrer petit à petit dans le régime restreint, mais aussi dans celui du troc, un peu comme le SEL d’aujourd’hui. « Je peux fournir ceci, tu me donnes ça ». Une autre forme de commerce va aussi commencer : le marché noir. Cela peut être vu comme un troc, mais à grande échelle. Il sera pourchassé par la police, la gendarmerie et les douanes françaises. C’était un trafic qui portait sur des denrées qui avaient été détournées des réquisitions et des distributions auxquelles étaient assujettis tous les producteurs et commerçants. Mais les plus criminels des marchés noirs, aux yeux des autorités, étaient ceux provenant de marchandises volées ou intégralement détournées de leur destination : cela relevait alors du grand banditisme dont nous n’avions aucune idée. Lorsque les denrées étaient volées aux stocks allemands cela pouvait relever du patriotisme, sauf s’il enrichissait les auteurs. Dans certains trafics, les autorités françaises aussi bien qu’allemandes étaient impliquées.

Curieusement, la pénurie de tabac entraîna plusieurs femmes à fumer. En effet, dans un souci égalitaire, les tickets de tabac étaient attribués aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Et tout le monde allait aux distributions. Beaucoup de femmes, et certains hommes qui ne fumaient pas, en achetaient pour servir de monnaie d’échange pour avoir d’autres denrées. Quelques autres tentèrent l’expérience de fumer. Mais le tabac ainsi distribué n’était pas de la première qualité. Cette première qualité, qui existait aussi, était réservée à de hauts personnages et bien entendu aux trafiquants.

Fin décembre 1940, le croiseur lourd Hipper arrive à Brest. Bien que les premiers bombardements alliés sur Brest aient commencé le 25 septembre 1940, c’est surtout au début janvier 1941 que les raids de la RAF vont s’intensifier.

 

1941

Parlant à la radio anglaise, De Gaulle avait demandé que le 1er janvier 1941, de 15 à 16 h, l’on observe une heure de recueillement : personne ne circulait dans les rues. La neige avait commencé à tomber ; la famille de papa est venue souhaiter la ‘bonne année’ à mes parents, et c’est ainsi que l’on vit Tonton Job (Joseph) entrer, peu avant 15 h, tout couvert de neige. Le lendemain la ville était toute blanche. Le froid faisait une arrivée en force... La ‘bonne année’ ; celle de 1940 avait été très mauvaise, que nous réservait donc 1941 ?

Un soir de janvier, tard, nous avions subi un bombardement. Nous étions descendus à la cave, abri bien précaire, lorsqu’un ébranlement et un bruit assourdissant nous ont fait sursauter. L’alerte terminée, nous avons regardé dans la rue, mais nous n’avons rien vu d’anormal. Alors, malgré le couvre-feu, ma sœur Mimi et moi avons décidé d’aller voir ce qui s’était passé. Nous nous dirigeons vers la place du château : rien non plus ! Nous poussons plus avant et au débouché de la rue Émile Zola, nous constatons qu’une maison a été complètement éventrée. Des sauveteurs, des membres de la Défense Passive, étaient déjà sur place à la recherche d’éventuels survivants et blessés.

Au retour, sur le trottoir qui borde les maisons de la place du château, nous tombons nez à nez avec une patrouille allemande : « Halt ! » Ils allaient nous demander nos papiers, mais ma sœur et moi, nous les convainquons par forces gestes, qu’une bombe était tombée non loin de là. Ils nous emmènent avec eux et furent obligés, en entrant dans la rue Emile Zola, de constater que nous avions dit la vérité. Nous rentrons à la maison, frigorifiés.

Le 10 janvier 1941, la maternité située à proximité des hospices civils qui se trouvaient rue Traverse, a reçu deux bombes. Le 22 mars 1941, arrivent à Brest deux monstres, bêtes noires de la marine anglaise, les cuirassés allemands Scharnhorst et Gneisenau, suivis par le Prince Eugen. Alors Brest ne connut plus de répit. Les bombardements s’intensifièrent. Le 4 avril, le groupe de Résistance ‘Élie’ s’attaque à l’hôtel Continental (Le Conti) rue Émile Zola, où se donnait une fête organisée par l’État-Major de l’armée allemande. Le 5 avril, le Gneisenau est atteint par une bombe de 350 kg. Puis ce fut la catastrophe, le dimanche de Pâques 14 avril, à 23 h 20, et le lendemain à 4 h du matin : un raid violent fait pleuvoir une vingtaine de bombes sur la ville, dont cinq atteignent l’hospice civil et la maternité de la rue Traverse. Il y a 47 morts et de nombreux blessés. Le Préfet et le Maire décident alors l’évacuation de Brest : toutes les personnes qui ne sont pas utiles à la vie de la cité doivent quitter Brest. Beaucoup vont seulement s’en éloigner pendant la nuit, mais les moyens de transports sont vraiment insuffisants pour une navette de masse chaque soir et chaque matin. Quant à l’évacuation des personnes non indispensables à la vie de la cité, beaucoup ont des attaches dans les environs, c’est assez simple pour eux ; pour d’autres, les autorités organisent des plans d’évacuation, mais qui n’auront pas le succès escompté : il faudra attendre les mois de février, 1943 et 1944, pour que les Brestois consentent à quitter leur ville en masse, vers la Sarthe et le Loir-et-Cher. En attendant, la plupart des écoles sont fermées. Un certain nombre de magasins aussi, sauf ceux de première nécessité pour assurer la vie de ceux qui restent.

Nous mêmes, nous quittons Brest une deuxième et dernière fois, mais pas dans la débâcle de juin 1940. Cette fois-ci, nous récupérons tout ce que nous pouvons, y compris le poste de TSF qui nous sera bien utile au Conquet. Avec tous les réfugiés, la commune compte environ 2 800 habitants. Mon père ramènera aussi son bateau, la « Yolande », au port du Conquet.

Après les vacances de Pâques, j’entre à l’école de garçons Dom Michel, rue Le Gonidec qui, à l’époque, n’était pas un collège. Je m’ennuyais ferme, alors on me confiait beaucoup de corvées à faire, surtout vers l’extérieur : Ploumoguer, Plougonveni, voire même Saint-Renan.

Le vélo : c’était un engin indispensable à l’époque. Je ne possédais plus le petit vélo acheté chez Manufrance en 1937. Maintenant j’avais un grand vélo, sans dérailleur. Avec cette mécanique les côtes étaient dures. Mais il servira pendant le début de la guerre, notamment, en ce qui me concerne, pendant les vacances, pour aller chercher du beurre, des œufs, de la farine, du lard, dans les fermes ou les moulins des communes environnantes. Je faisais beaucoup de courses en ville également. Le vélo, s’il avait beaucoup d’avantages, avait un inconvénient majeur : les pneus. Le caoutchouc était une denrée rare : remplacer les pneus usés, ou les chambres à air n’était pas chose facile. On a même vu remplacer les chambres à air par une enfilade de bouchons de liège, mais ce n’était guère solide : c’était même dangereux.

Je découvre pendant ce trimestre, avant les vacances de 1941, une autre dimension du Conquet. Les autres années, je ne connaissais que ce qui se passait en été, avec notamment sa bénédiction de la mer. Mais cette année 1941, il n’y en aura pas, et pourtant beaucoup de marins meurent en mer aussi. C’est cette année-là que commence véritablement la construction des ouvrages fortifiés du mur de l’Atlantique (AtlantikWall) [1] pour défendre le littoral contre des débarquements possibles, mais aussi pour attaquer l’aviation et la marine anglaises patrouillant trop près des côtes.

La presqu’île de Kermorvan, la pointe des Renards, Croas-ar-veyer (au Conquet), Trémeur (poste de direction du tir de Kéringar) et les Rospecs (en Plougonvelin), se truffent de blockhaus ; mais aussi commence la construction de la batterie Graf von Spee de Kéringar, à l’est de Lochrist, qui abritera 4 canons de 280 mm, capables d’envoyer des obus de 283 kg à 27,8 km, ainsi qu’une foule de canons de DCA. Tout cela entrera en action surtout depuis les premiers jours d’août et jusqu’en septembre 1944. La construction s’effectue par des entreprises allemandes (Organisation Todt), et françaises (Canpenon-Bernard et autres). La conception est allemande, la mise en œuvre est réalisée par des équipes franco-allemandes et le travail par des français, soit volontaires, soit requis. Le tout est très surveillé afin d’éviter les sabotages, notamment pendant le coulage du béton.

Le 5 mai 1941, au Conquet, une bombe est tombée « chez les sœurs ». L’objectif réel a été la fosse d’aisance. Je vous laisse à penser quelles retombées il y eut.

Le 9 mai ce fut dans la cour des Raguénès : 35 vitres brisées ; puis près de la chapelle de la rue Dom Michel : plusieurs maisons endommagées dont celle de Le Boïté (NDLR : l’oncle Joseph).

Le 27 mai 1941, le Bismarck, cuirassé de 35 000 tonnes, qui se dirigeait vers Brest est coulé par la marine anglaise au milieu de l’Atlantique Nord avant d’avoir pu recevoir l’appui de l’aviation terrestre allemande.

 

24 juillet 1941

Mais le raid le plus invraisemblable de l’aviation anglaise eut lieu le 24 juillet 1941. Depuis quelques jours ma sœur Mimi, son amie C. et moi, avions décidé de nous rendre à Brest pour effectuer quelques courses. C’était l’été, il faisait beau et chaud, un ciel bleu clair qui pouvait dissuader tout avion anglais de se montrer en plein jour. Bref, nous partons en direction de Brest, à vélo de bon matin, pour éviter la chaleur du jour. Nous prenons notre repas pique-nique à la maison de la rue Ornou. L’après-midi, vers 14 heures, chacun ayant un objectif précis s’en va pour remplir sa mission (pour ma part, j’allais dans une graineterie, place de la Tour d’Auvergne, la maison Audren). À peine suis-je arrivé dans la rue Traverse que les canons se mettent à tonner, sans que l’on ait entendu la sirène qui marque le début d’une alerte. Je m’avance dans la partie de la rue Émile Zola située entre la rue Traverse et la place Wilson : je me précipite dans le commerce l’Alliance des Travailleurs afin d’éviter les éclats d’obus qui commencent à crépiter dangereusement sur les pavés. Là je me trouve  en compagnie de plusieurs personnes ; nous attendons des minutes qui nous paraissent des heures. Le bruit des avions, de la Flak, des explosions d’obus et de bombes devient de plus en plus intense, lorsque soudain, une déflagration énorme nous précipite tous à terre. Le temps de se relever, de constater que personne n’est tué ni blessé, nous naviguons dans un nuage de poussière, de caisses et bocaux éventrés et cassés, de fenêtres et vitrines explosées, de marchandises renversées. L’explication me fut donnée plus tard. Il s’agissait d’un avion anglais qui, après avoir été touché par la Flak allemande, avait largué ses bombes et était allé se crasher rue Anatole Le Braz. Une des bombes avait explosé sur les entrepôts du magasin Le Joncour situés rue Traverse, donc derrière le magasin où je me trouvais.

Cette attaque avait été montée avec des avions de construction américaine [2], les premiers spécimens des forteresses volantes paraît-il, qui devaient voler à une altitude telle que la DCA allemande aurait eu du mal à les atteindre. L’attaque des bombardiers commençait donc à 6 000 mètres et s’achevait, vers 2 500 mètres. Ne disait-on pas que les Anglais voyaient Brest réduite à ‘la taille d’une pièce de cinq francs’. Alors, où pouvait être la précision dans ce cas ?

 

Tout avait commencé le matin même lorsque 14 Halifax, en patrouille le long des côtes françaises, avait repéré le Scharnhorst au large de la Pallice (Charente-Maritime). L’attaque fut assez fructueuse puisque le cuirassé allemand reçut 5 coups directs et ne put rentrer à Brest que le 25 avec une forte gîte à tribord, ce qui nécessita des réparations pour quatre mois encore.

À Brest, ce furent 40 avions qui attaquèrent le Gneisenau, mais le résultat ne fut pas au rendez-vous. Parmi les civils, il y eut 78 morts et 88 blessés.

 

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(extrait de la BD "Brest dans la tourmente" de Jocelyn GILLE, éditions de la Cité - Le Télégramme.)

 

Quand à nous trois, ma sœur, son amie et moi, une fois l’alerte terminée, courses faites ou non, nous avons regagné rapidement l’appartement de la rue Ornou, puis enfourché nos bicyclettes, et pris le chemin du retour sans s’arrêter, sans souci de la chaleur, de la soif, des côtes ou des difficultés de la route.

 

Il n’y avait pas de « feu de camp » ce soir-là.

 

(Allusion à  la journée de l’été 1938 où toute une bande – dont j’étais – était venue à Brest, à vélo, pour voir un film projeté au cinéma le Celtic. Le soir, malgré la chaleur que nous avions subie et malgré la fatigue (j’avais 11 ans), tout le monde était allé voir le « feu de camp » organisé par une troupe de scouts dans le bas de la propriété de Ker-an-Aod, près de la plage de Portez, au Conquet. C’était en temps de paix.)

 



[1] Désignation que l’on pourrait à priori qualifier d’impropre puisque le « Mur de l’Atlantique » comprenait aussi tous les ouvrages construits le long de la Manche et de la Mer du Nord. Mais il faut considérer que ce mur commençait pratiquement depuis la Norvège.

[2]  Les Etats-Unis ne sont pas encore en guerre. Ils le seront en décembre 1941.

Par M. Le Boïté
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Dimanche 3 juillet 7 03 /07 /Juil 19:24

La famille de PENANCOËT de Keroual

(texte de Marcel Le Boïté appuyé sur différents articles publiés sur internet)

 

Après avoir vu « le fabuleux destin de Louise de Penancoët de Keroual », faisons un petit tour d’horizon de sa famille.

 

 

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Portrait de Guillaume de Penancoët

 

Son père, né vers 1615, était un militaire mais aussi un bon vivant. Il servit au siège de Hesdin en 1639, puis à celui d’Arras en 1640 où il fut blessé d’un coup de pistolet, et aux sièges d’Aire et de Bapaume en 1641.

 

Il fut fait guidon de la compagnie de gendarmes du cardinal de Richelieu, au retour de Perpignan ; puis élu pour commander l’arrière ban de l’évêché de Léon et major sous le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne.

 

Sa femme Marie de Ploeuc (vers 1625-1709) avait une réputation de beauté et semble avoir été une femme pleine de bon sens.

 

Lorsque leur fille Louise fut faite duchesse de Portsmouth, son père lui tint rigueur d’avoir obtenu ce titre par le biais de sa liaison avec le roi Charles II. Lorsque le roi Louis XIV, à son tour, la fit duchesse d’Aubigny, ce dernier s’empressera d’écrire ce mot au père de Louise, soucieux d’adoucir les humeurs d’un père outragé :

les services importants que la duchesse de Portsmouth a rendues à la France m’ont décidé à la créer pairesse, sous le titre de duchesse d’Aubigny, pour elle et toute sa descendance. J’espère que vous ne serez pas plus sévère que votre roi, et que vous retirerez la malédiction que vous avez cru devoir faire peser sur votre malheureuse fille. Je vous en prie en ami et vous le demande en roi. – Louis --…

Quoi qu’il en soit Louise ne reverra plus son père qui mourra en 1690.

 

Le fils aîné, Sébastien, seigneur de Chefdubois, est né en 1646, et décédé le 15 mars 1671 à l'âge de 25 ans, et inhumé lendemain à Brest (église des Sept-Saints), capitaine de vaisseau. Il n’a pas laissé de descendance.

 

Venons-en à la dernière Henriette Mauricette de Penancoët. Elle est née en 1657 à Guilers (29).

 

Henriette de Keroual arrive à Londres à l’invitation de sa sœur Louise, le 12 avril 1674. Par ordre du roi d’Angleterre Charles II, un gentilhomme est allé la chercher à Brest et la traversée s’est faite sur le yacht royal.

 


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Portrait de la comtesse de Pembroke, par Peter Lely en 1674

 

Henriette de Keroual est laide (d’après le portrait, on ne le dirait pas). De l’avis de tous « elle n’a rien de beau », mais dès son arrivée, une foule de prétendants se présente à elle, avide de pouvoir devenir le beau frère de la nouvelle favorite du roi. C’est Louise de Kéroual qui va choisir le prétendant d’Henriette, et son choix sera plus que malheureux. Le futur époux est Philippe Herbert, comte de Pembroke (7ème), un homme violent au tempérament colérique et à la débauche connue de tous.

 

Qu’importe, Henriette de Keroual sera comtesse de Pembroke. Le roi Charles II alloue à Henriette une pension de 600 livres sterling et lui verse une dot généreuse. Le mariage a lieu le 20 mai 1675 en présence de toute la cour.

 

A la mort de son époux qu’elle n’a jamais aimé, Henriette de Keroual, comtesse de Pembroke, retourne en France en août 1683.

 

Elle fuit l’Angleterre où elle n’a jamais été heureuse emportant avec elle un véritable butin. Aux Archives Nationales, on a conservé une commande faite par Henriette à Lesgu, gantier à Paris concernant sa lingerie intime :

  • dix huit paires de gants blancs transparents, parfumés à l’orange ou à l’ambre,
  • une paire de gants valant 33 livres garnis de rubans or et argent, à petits nœuds et en échelle dans la main
  • des gants brodés et bridés
  • des rubans « à la pointe de diamant »
  • des rubans de ceintures « avec de belles pentes » ou « des franges rose argent »
  • des gants parfumés à la violette ou à la hyacinthe
  • des éventails
  • des bas à coins dorés
  • des jarretières « feuille morte argent »
  • deux fontanges de crêpe d’or
  • des tabliers couleur de rose avec une nue d’argent autour

 

Lors de son départ d’Angleterre, plusieurs navires sont nécessaires pour embarquer les affaires d’Henriette :

 

  • Des coffres remplis d’étoffes des Indes à fleur d’argent, de moire de soie, de flanelle
  • Des guéridons et bordures de miroir
  • Cent livres d’épingles et aiguilles
  • Des bougies pour un poids de cent livres
  • Cinq livres de poudre de senteur
  • Dix sept douzaines de paires de gants
  • Treize paires de bas de soie
  • Treize livres de café
  • Six pains d’épices
  • Quatre balles de savon
  • Du chocolat, des raisins de Corinthe, du poivre, des clous de girofle, des noix de muscade, du sucre, de la cannelle.
  • Le lit d’Henriette : en velours de Gênes cramoisi en blanc à ramages, entièrement doublé de satin blanc avec le ciel, dossiers et la courtepointe de broderie.
  • Un grand cabinet de « vieux laque-Chine » garni d’une belle cassolette d’argent,
  • Vingt et une pièces de tapisserie
  • Un écran « fort riche de grotesques »
  • Des pots à thé
  • Des meubles en quantités
  • La batterie de cuisine.

 

Quant aux bijoux, Henriette prend soin de ne rien oublier :

 

  • Un collier de perles d’une valeur de 20 000 livres,
  • Des pendants d’oreille et agrafes estimés à 12 000 livres,
  • Une miniature de Charles II entourée de diamants valant 2 000 livres
  • Une toilette d’argent ciselé de 4 000 livres
  • Des douzaines de plats et d’assiettes en argent, avec les plateaux, bassins, flambeaux, mouchettes, porte mouchettes, gobelets, chocolatières, poêlons, couverts, le tout en argent.

 

Bref c’est à une véritable razzia qu’Henriette se livre pour se venger du séjour plutôt désagréable qu’elle a fait en Angleterre. C’était peut-être aussi pour se venger de sa sœur qui comptait se servir d’elle pour quelqu’obscur destin. Mais Henriette n’en a cure des projets et des affaires de sa sœur si bien en cour.

 

A Paris, Henriette de Keroual va rencontrer celui qui sera son grand amour, Timoléon Gouffier, marquis de Thois, gouverneur de Blois. Le couple s’aime et souhaite se marier.

 

Mise au courant, Louise de Kéroual oppose son véto : le marquis de Thois n’est pas assez bien pour sa sœur ! Se méfiant de l’impétuosité d’Henriette, Louise de Kéroual s’adresse à Louis XIV et lui demande d’empêcher le mariage et de s’y opposer. Le roi de France n’y mettra pas son véto, et c’est enceinte de six mois, qu’Henriette de Kéroual, comtesse de Pembroke, épouse le marquis de Thois le 11 mai 1685.

 

Ensemble, ils auront neuf enfants.

 

Marie-Anne, née en août 1685, décédée en 1755  à Paris,75, (à l'âge de 69 ans). Mariée en 1720 à Paris, avec Louise de Bourbon-Busset, comte de Busset (6e, 1677), né en 1672 à Busset, (Allier), décédé le 14 avril 1724, (à l'âge de 51 ans), dont François (1722-1793) qui épousera Jeanne de Clermont-Tonnerre (1722-1769)

François Louis, ca 1687-1753, mestre de camp de cavalerie

Georges Guillaume, 1688-1762, enseigne de vaisseau, chevalier de Malte 

Louis Timoléon, 1689-1728, enseigne de vaisseau, chevalier de Malte 

Aymar, 1690-1710, cornette de cavalerie

Charles Timoléon, 1692-après 1739, chanoine de Notre Dame de Paris en 1719, abbé de St Euverte à Orléans le 1er avril 1739

Jean Timoléon, 1693-1696

Angélique, 1694, morte jeune

Anne-Marie, 1695-après 1745, religieuse bénédictine

 

Henriette de Keroual meurt à Paris, en l’hôtel de Blois cinq ans avant sa sœur Louise et sera enterrée dans l’église St Sulpice à Paris. Son mari ne lui survivra qu’un an.

 

Dans sa descendance je n’ai pas trouvé de personnalités qui mériteraient d’être signalées ici, sauf une personne prénommée Yolande. Mariée en 1904 à Aubigny (03), avec Alain Marie Alexis de Poulpiquet du Halgouët, né en 1880 à Avranches (50), décédé en 1972 à Rennes (35) (à l'âge de 92 ans),

 

Jetons maintenant un coup d’œil sur les ascendants de Louise et d’Henriette de Keroual.

 

Le grand père René de Penancoët a épousé Julienne Hémery du Pont-L’Abbé, dame de Chefdubois, d’où le titre donné à Sébastien, le frère des deux sœurs.

 

 Le grand-père de Ploeuc a épousé Marie de Rieux, la fille de René de Rieux, (1558-1628), seigneur de Sourdéac, marquis d’Ouessant, chevalier du Saint-Esprit. Le 31 mars 1579 il se bat en duel contre son tuteur Guy de La Chesnaye-Lailler et le tue (ce dernier était âgé de 80 ans)

 

"Du regne de nostre dernier roy Henry IIIe, fut faict un combat à Paris, en lisle de Louviers, entre M. de Sourdiac, dict le jeune Chasteauneuf, de la maison de Rieux en Bretaigne, et M. de La Chesnaye-Lailler du pays d'Anjou, oncle de la femme dudict sieur de Sourdiac, de la maison de Bourg l'Evesque, que ledict sieur de Sourdiac avoit nouvellement espousée. Se doulant de quelques propos que je ne diray point, que pretendoit ledict sieur de Sourdiac de La Chesnaye avoir dict, et pour ce l'envoya appeller en ladicte isle3, où estant, ledict sieur de Sourdiac luy demanda s'il avoit dict tels propos. L'autre lui respondit que sur la foy de gentilhomme et d'homme de bien, il ne les avoit jamais dicts. "Je suis donc content", replicqua le sieur de Sourdiac. — "Non pas moy", replicqua l'autre, "car puisque vous m'avez donné la peine de venir icy, je me veux battre; et que diront de nous tant de gens assemblez d'un costé et d'autre deçà et delà l'eau, d'estre icy venus pour parler, et non pour se battre ? Il y iroit trop de nostre honneur : çà battons nous.» Eux s'estans donc mis en presence avec l'espée et la dague, se tirarent force coups advant se blesser; aucuns disoient que ledict sieur de Sourdiac estoit armé, et mesmes qu'aucuns ouyrent ledict La Chesnaye crier haut : « Ah! "paillard, tu es armé", ainsin qu'il l'avoit tasté d'un grand coup qu'il luy avoit tiré au corps; "ah! je t'auray bien autrement", et se mit à luy tirer à la teste et à la gorge à laquelle il luy donna un grand coup à costé, qu il ne faillist rien qu'il ne luy coupast le sifflet; dont ledict Sourdiac ne s estonna nullement ains redoublant son courage, luy tira une grande estocade au corps et le tua. De dire qu'il fust armé, je ne le puis croire; car je l'ay tousjours cogneu brave et vaillant, les armes bien en la main, et l'honneur en recommandation pour faire telle supercherie, et bien luy servit de bien faire et bien parer les coups; car ledict sieur de Sourdiac, qui estoit mon grand amy, me le conta quelque temps amprès ce combat, me jurant n'avoir jamais veu un si brave, et vaillant, et rude homme que celluy là, comme de vray il l'avoit bien monstré en plusieurs guerres de Piedmont et de France, et estimé fort mauvais garçon. Encore le monstra il en ce combat, car il avoit quatre vingts ans lorsqu'il y vint, et mourut. Ainsi à belle vie belle mort, qu'il faut fort estimer, et surtout aussy son brave cœur et son ambition de n'estre voulu partir de la place assignée sans se battre et ne s'amuser trop à parler comme de vray c'est une grande honte, quand on vient là, de s'en retourner sans venir aux mains, et de se contenter en satisfaction de parolles." J-C de Vaugiraud (Pierre de Bourdeille Brantôme, Oeuves complètes, Edition Mérimée et Lacour, 1891, T. VIII, P. 234) 12 i 2011

Conclusion : «Guy Lailler était assez vieux pour faire un mort ».

 

À la même génération 4, se trouve René de Penancoët, Seigneur de Kerouazle (né vers 1560) marié avec Marie Barbier, un nom roturier, mais celle-ci était la fille de Louis Barbier, Seigneur de Kerjean, Kerjan, de Keralleau, de Kerbiquet (C’est lui qui à la suite d’un héritage commença à construire le château de Kerjean).

 

Poursuivons notre petite promenade parmi les ancêtres. À la 6ème génération on trouve Jean Barbier, seigneur de Kerjean, l’époux de Jeanne de Kersauson. Celle-ci est la fille de Guillaume de Kersauson et de Catherine de Bouteville.  

 

Plus haut, on trouve encore des branches de Rohan, de Laval, de Brosse, de Dreux (Isabelle, reine de Sicile, Jean IV ‘le Vaillant’, duc de Bretagne, Jean V – voir ci-après –).

À la 10ème génération, nous rencontrons le roi de France Charles VI « le Fol » (1368-1422), l’époux de Elisabeth von Bayern-Ingolstadt, reine de France (1371-1435), plus connue sous le nom d’Isabeau de Bavière.

 

Leur descendance se fera par leur fille Jeanne de Valois (1390-1433) qui épousera jean V ‘le Sage’ de Dreux, duc de Bretagne (1389-1442).

 

À partir de là nous entrons dans l’ascendance des rois de France.

 

Mais « y a pas que ! »

 

Nous rencontrons aussi tous les grands noms de Bretagne, de France ou d’ailleurs ; les rois de Bavière, les rois d’Angleterre (à partir d’Henry III Plantagenêt), les souverains du Saint-Empire romain germanique, un empereur de Constantinople, les rois d’Aragon et de Castille, de Sicile, un roi et une reine de Jérusalem (Henri II de Champagne et Isabelle d’Anjou), Guillaume ‘le Conquérant’ duc de Normandie, roi d’Angleterre (1027-1087), etc. etc.

 

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Je mets ici un point final à l’histoire de la famille de Louise de Penancoët de Keroual.

À bientôt !

Par M. Le Boïté
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