Tonnerre de Brest : Pilotage de cuirassés américains
La guerre de 1914-1918 est terminée, et depuis l'Armistice du 11 novembre 1918 c'est l'euphorie dans la joie de retrouver la paix après quatre années d'une guerre atroce et meurtrière.
Malgré la fin des hostilités, j’ai été maintenu sous les drapeaux, pendant deux mois encore. Je suis en principe matelot guetteur auxiliaire de la Marine, affecté au sémaphore de Saint-Mathieu, mais en réalité détaché pour remplir les fonctions de Premier Matelot à bord du voilier pilote Clara Yvonne du Conquet (Patron : Jean Quéméneur) et à l'occasion, lorsque le trafic est intense, je prends aussi la responsabilité de piloter des navires vers Brest.
Le 12 décembre 1918, le patron-pilote avait eu à conduire quelques unités de guerre américaines, mais il était revenu à bord dans la soirée, selon un code convenu entre nous. Le vent d'Ouest était fort et la mer grosse. Le sémaphore de Saint-Mathieu avait informé Quéméneur que, probablement, d'autres grosses unités des U.S.A. arriveraient le lendemain matin 13 décembre, sans pouvoir préciser l'heure exacte devant les côtes bretonnes. C'était une grosse affaire par le tonnage global que représentaient ces bâtiments de l'U.S. Navy, probablement des cuirassés.
À bord du Clara Yvonne, on se demandait avec inquiétude, si les autres pilotes côtiers (concurrents) avaient recueilli, par une autre source d'information, l'annonce de l'arrivée imminente de ces gros navires qu'on attendait.
Mon patron Jean Quéméneur décida de passer la nuit du 12 au 13 en navigation d'attente en cas d'arrivée prématurée des navires, de belle heure, le matin du 13. La navigation de nuit fut assurée par quarts. Pendant la nuit le vent avait forci et, au matin, c'était la tempête avec pluie. Le vent soufflant en bourrasques avait excité la mer et le creux des vagues s'était accentué de façon inquiétante. Sur le voilier, il avait fallu prendre 1, 2 puis 3 ris à la grand-voile, et tenir la navigation cap à la lame pour ne pas embarquer d'eau. Si les cuirassés se présentaient par l'ouest en ce moment, il serait probablement impossible de transborder le pilote du voilier sur le bâtiment de tête, tant la mer était grosse. Le risque serait grand pour le pilote de tenter cette aventure. Mais à bord, on décida de rester sur place afin d'assister malgré tout, avec amertume, au spectacle du passage du gagne-pain, puis on rentrerait au port du Conquet prendre quelque repos après la pénible nuit passée en mer.
Soudain, vers 11 h 30, un cri : « Les voilà ! Fumées en vue par l'Ouest ! » Au fur et à mesure que le temps passait les silhouettes des bâtiments de guerre se précisaient. Il s'agissait bien de cuirassés avec d’autres unités plus petites, des destroyers mais aussi un paquebot. Mais, oh ! surprise, trois voiliers venant de je ne sais où, faisaient cap dans leur direction. Sur le Clara Yvonne on a vite compris : d'autres pilotes côtiers étaient également au courant de l'arrivée des mastodontes américains.
Sont présents au large, en première loge pour les accueillir, les pilotes de l'île de Sein, d'Ouessant et de Molène, et en dernière position peu favorable, pas assez dans l'ouest, les deux pilotes du Conquet sur le Clara Yvonne. Il y a donc cinq pilotes sur le même os. Reste donc à savoir qui pourra monter à bord du premier cuirassé de tête, et comment sans y laisser sa peau. Il est certain que devant la concurrence présente, les attitudes d'audace des uns et des autres pilotes, vont prévaloir sur les considérations particulières de sécurité. Malgré le danger, sur le Clara Yvonne on a changé d'opinion aussi. Si les trois bateaux du premier rang ne réussissent pas le transbordement de leur pilote sur le cuirassé, le Clara Yvonne tentera alors l'impossible. Le voilier conquétois file droit, lui aussi, sur les proies d'acier, une armada de bâtiments de ligne qui naviguent en deux files encadrant le paquebot.
Pendant la remontée vers l'ouest, en direction des cuirassés, le pilote du Clara Yvonne et son adjoint, votre serviteur, observent à la jumelle les mouvements des bateaux pilotes concurrents. Vu l'état de la mer, il est certain que les navires ne stopperont pas pour embarquer un pilote ; tout au plus, ralentiront-ils, voulant ainsi conserver une vitesse raisonnable nécessaire à la maniabilité des unités à l'approche des côtes.
Le voilier le mieux placé dans l'ouest, celui d'Ouessant tente l'opération de transbordement de son pilote sur le cuirassé de tête, mais sans succès. Puis vient la tentative du voilier de l'île de Sein ; le résultat n'est pas meilleur. Le voilier de l'île Molène essaie à son tour, mais lui non plus ne réussit pas le transbordement de son pilote. Pour l'instant, grâce à Dieu, personne n'est tombé à la mer et aucun dégât matériel apparent n'est à déplorer.
« À notre tour maintenant ! », s'écrie-t-on, à bord du Clara Yvonne. Les bâtiments ne sont plus très loin maintenant. Ils sont bien malmenés par la mer, tangage et roulis simultanément. La mer accuse des creux de 7 à 8 mètres. Lorsqu'il y a des grosses lames, les cuirassés les traversent de part en part pour en ressortir tout ruisselant d'écume blanche. Sur le Clara Yvonne, on a élaboré une tactique de transbordement du pilote, du voilier au cuirassé de tête qui avait déjà laissé pendre l'échelle de corde le long du bord, côté bâbord, c'est-à-dire légèrement sous le vent du bâtiment, à l'abri relatif du vent dominant. Il est inutile de penser à faire accoster le voilier le long du bord du cuirassé : impossible par gros temps : il serait écrasé comme un œuf sur le flanc du bâtiment constamment en mouvement. Ce sera à l'aide de l'annexe à rames du voilier que le pilote approchera de très près le flanc du navire de guerre, jusqu'à l'échelle de corde ; puis le pilote devra sauter prestement au moment le plus opportun. Les risques de l'opération ? Il y en a plusieurs : d'abord, que l'annexe chavire ou reçoive une lame déferlante, ou encore que le pilote rate son saut de l'embarcation à l'échelle qui se balance au vent le long du flanc du navire.
Le patron Jean Quéméneur, qui sait estimer les chances de succès de l'opération, fait le partage des responsabilités ; il sera le barreur de l'annexe avec deux matelots aux rames. Le voilier reste aux mains d’un autre matelot qui aura lui aussi fort à faire. Moi-même, son premier matelot, j’aurai pour tâche de sauter à l'échelle de corde : je serai donc le pilote si tout se passe bien.
Le premier bâtiment n'est plus qu'à 400 mètres du Clara Yvonne. Amarrée au flanc du voilier, l'annexe est prête pour l'opération délicate : à son bord, Jean Quéméneur, patron barreur, les deux matelots rameurs et moi-même. Le voilier, tenu en navigation par le troisième matelot, est maintenant à hauteur du cuirassé. Les deux bateaux avancent de concert et en parallèle ; dix mètres les séparent. Le voilier est à l'avant tribord du bâtiment américain. Leurs vitesses s'équilibrent. C'est le moment décisif : le canot lâche l'amarre qui la retient au flanc du Clara Yvonne ; il est libre, les rameurs souquent dur sur les avirons pour garder au mieux la frêle barcasse en parallèle avec le gros, tout en se laissant drosser lentement vers le flanc de celui-ci. Fort heureusement, l'annexe se trouve maintenant sous le vent du cuirassé et, de ce fait, le 'clapot' a diminué, mais il reste cependant la houle, ce qui fait que l'embarcation est encore malmenée.
Ça y est, nous sommes tout près de l'échelle. Le flanc du navire est là, inquiétant : tantôt il s'incline sur l'annexe puis, inversant son mouvement oscillant, s'incline dans l'autre sens et s'écarte du canot pilote. Jean Quéméneur a fort à faire avec la bonne tenue de sa coquille de noix à côté de ce gros canard qui barbote sans ménagement dans la grande mare. Le flanc du bâtiment s'incline à nouveau au dessus de l'annexe, l'échelle de corde s'écarte de la coque du navire. Pendante, près de l'embarcation, elle est là, à 1,50 mètre ; c'est le moment précis et très court que je mets à profit pour sauter : « 1, 2, 3 c'est réussi ! » Je tiens bon aux échelons de bois.
Il faut maintenant grimper très vite, afin de ne pas être cogné sur la coque du navire, comme un caillou au bout d'une ficelle. Un officier, revêtu d'un ciré, parlant bien le français, m'accueille sur le pont du cuirassé et me demande de le suivre rapidement, car les lames, de temps à autre, balayent dangereusement la plage avant, jusqu'à la hauteur du troisième pont.
Quelques instants plus tard, je suis sur la passerelle et prends la responsabilité de la conduite de toute la flottille de mastodontes vers Brest. Pendant que je grimpais à l'échelle, Jean Quéméneur, patron barreur de l'annexe avait réussi à s'écarter rapidement des flancs du cuirassé et à rejoindre, non sans difficulté, le Clara Yvonne. Tout était bien de ce côté-là aussi.
Sitôt le pilote embarqué sur le navire de tête, j’aperçois les autres cuirassés, en masses imposantes sur la mer, se disposer en ligne de file, afin de suivre les ordres qui leur seraient donnés pour entrer dans le goulet. Mais je vois aussi, ce qui m’intrigue au plus haut point, un important mouvement de bâtiments français qui naviguent dans les parages.
Tout va pour le mieux dans cette délicate opération ; on laisse déjà à bâbord la pointe Saint-Mathieu ; les bâtiments avancent bon train afin de garder leur maniabilité.
Je suis tout à mes alignements, lorsqu’une énorme déflagration déchire l'air et fait trembler le cuirassé de la poupe à la proue. Les vitres de la passerelle vibrent. Mes cheveux se dressent sur ma tête. Spontanément je pense : « Touché ! Une mine ! Une si belle opération de pilotage gâchée par une mine.» Mais, bien vite, à voir le flegme du commandant et des autres officiers, je réalise que cette explosion n'était autre que le premier des vingt et un coups de canon du salut de la flotte alliée à la terre.
C'est à ce moment-là seulement que j’ai appris que le paquebot George Washington, qui faisait aussi parti du convoi, avait à son bord, M. Thomas Woodrow WILSON, Président des États-Unis. Il venait en Europe pour une visite d'amitié en France et en Grande-Bretagne ainsi que pour préparer les prémices du traité de paix entre les Alliés et l'Allemagne (Traité de Versailles de 1919). Ainsi, les coups de canon signalaient aux Brestois l'arrivée du visiteur de marque dans notre pays. Certes j’avais bien vu que plusieurs unités françaises et américaines étaient sorties de la rade de Brest, mais je n’avais pas imaginé que c’était une escorte d’honneur pour un éminent représentant d’un pays allié : les États-Unis. J’avais seulement pensé qu’il s’agissait d’une rencontre entre flottes alliées pour fêter l’armistice du 11 novembre et la fin de cette terrible guerre.
Cela faisait plus de vingt quatre heures que l’équipage était à la mer et le port d’attache de le Clara Yvonne n’était pas Brest mais Le Conquet.
Quelques minutes plus tard, à 13 heures, ce 13 décembre 1918, l’armada américaine entrait en rade de Brest et se disposait en double file au mouillage.
"Il ne pleuvait plus, mais le temps était demeuré boueux. Vent d'ouest et gros clapotis. Dans les bassins et sur la rade, les bateaux avaient arboré le grand pavois, leur toilette de bataille et de parade. Il semblaient attendre, eux aussi." (Extrait de l'illustration "Panorama de la guerre" : premier voyage de Wilson en Europe, d'après Roger Guillien)
(NDLR : de Marcel Le Boïté : j’ai relu avec plaisir le compte-rendu fait par Raymond Lestonnat, pour l’ILLUSTRATION n° 3955 du 21 décembre 1918. « Le ‘Georges Washington’, sur lequel le président Wilson a arboré son pavillon personnel – bleu à aigle d’argent tenant dans ses serres l’écusson des Etats-Unis à bandes alternées rouges et blanches – est un paquebot du Norddeutscher Lloyd de Brême, construit en 1909, aux chantiers Vulkan à Stettin… » Ce paquebot fut saisi par le gouvernement des Etats-Unis, « mais comme il portait le nom de l’un des fondateurs de la grande république, on ne le débaptisa pas comme on le fit pour les autres paquebots allemands passés sous pavillon américain ».Le journaliste poursuit sa description de l’accueil de M. Wilson par une armada de navires américains : Utah, Nevada, Oklahma, Arizona, Wyoming, battant le pavillon de l’amiral Sims, Arkansas, Texas, New-York et Florida. « C’est ce que la flotte américaine possède de plus puissant comme navires de combat. »)
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La fin de la guerre
La guerre terminée, j’ai poursuivi mes fonctions de premier matelot sur le voilier pilote de Jean Quéméneur, le Clara Yvonne, et ce jusqu’au 6 février 1919.
Toutefois il fallait remettre en état les bateaux de pêche, au sec depuis quatre ans, au fond du port du Conquet. Au titre des dommages de guerre, l'Arsenal de Brest prenait en charge les réparations qui s'imposaient. Au Conquet, il y avait quinze bateaux dans ce cas. Seule était à la charge du patron-pêcheur, la nourriture des ouvriers qui effectuaient les réparations : arpentage, calfatage, peinture,....